«Je me vois comme un mec normal, pas en star»

TennisInterview exclusive avec Roger Federer, présent à Genève avec Björn Borg pour la Laver Cup, qui se disputera en septembre à Palexpo. Le champion parle de lui, de son avenir.

Roger Federer à l'heure de l'interview en tête-à-tête.

Roger Federer à l'heure de l'interview en tête-à-tête. Image: Georges Cabrera

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Le moment est rare, il est donc précieux. Dans cette petite salle du Palais Eynard, là où Genève a accueilli Roger Federer, l’effervescence s’est dissipée. Le champion s’installe pour une interview exclusive. Il est calme, détendu, il est venu porter la bonne parole de la Laver Cup avec Björn Borg, l’événement aura lieu fin septembre à Palexpo. Mais pour avoir le privilège de rencontrer en tête-à-tête Roger Federer, autant lui parler de lui, de son immense carrière, de son statut de star éternelle, du futur également.

Roger, quel héritage voulez-vous laisser au tennis, notamment avec la Laver Cup?

C’est une question profonde, dans le bon sens. J’espère avoir toujours été un bon ambassadeur du tennis, j’ai toujours voulu offrir le maximum pour les fans, les sponsors, les médias, respecter les organisateurs de tournois. J’ai surtout compris très tôt, grâce aux gens qui m’ont entouré et fait progresser durant ma carrière, que la vie ne se résume pas à prendre, prendre et prendre encore, Mais qu’il faut donner. La Laver Cup s’inscrit dans cette philosophie. J’ai eu cette idée de créer un événement sympa pour le public et pour les joueurs, par équipes, parce qu’on a très peu de compétitions par équipes en tennis. Et ça marche. Cela change de toutes les fois où tu peux te sentir seul sur le circuit. Cela arrive souvent. Moi, j’ai une femme, quatre enfants, une équipe autour, c’est différent. Mais ce n’est pas comme ça pour tout le monde.

Vous avez 37 ans et tout gagné. Qu’est-ce qui vous motive encore: remporter des matches, simplement jouer, battre les records?

C’est jouer et gagner. Juste jouer, cela ne suffit pas pour mon plaisir. Je mentirais en disant qu’être éliminé tôt dans un tournoi ne m’affecte pas. Je ne veux pas seulement faire partie de l’événement, le plaisir est aussi lié à la victoire. Je dois avoir un respect vis-à-vis de moi-même et donc être apte à évoluer à un certain niveau. Si je ne l’atteins pas à chaque match ou chaque semaine, ce n’est pas grave. Mais il me faut savoir que je peux être au sommet plusieurs fois dans l’année. C’est aussi simple que cela: ce qui me motive, à l’entraînement ou en match, c’est de savoir que je peux encore battre les meilleurs.

Alors le jour où ce sentiment ne sera plus là, ce sera le signe qu’il faut arrêter?

C’est une possibilité, oui. Cela pourra aussi venir des douleurs trop fréquentes, qui t’empêchent de donner le maximum. Ou des voyages à répétition. Mais il y a une priorité: la famille. Si pour mes enfants ou ma femme cela ne devait plus convenir, alors ce sera une raison de me retirer.

Y pensez-vous déjà, justement, à ce moment où vous déciderez d’arrêter?

Oui, bien sûr, à la maison par exemple. Tu es chez toi, tu n’as pas de tournoi immédiatement prévu et cela te passe dans la tête, oui. Ou pendant les vacances. Je peux m’interroger moi-même, en me demandant où j’en serai dans dix ans, comment cela se passera pour moi. Ce n’est pas directement lié à la décision de prendre ma retraite, mais c’est juste le questionnement de ce que sera mon futur. Cela dit, je suis conscient qu’à un moment je ne serai plus joueur de tennis.

Cette perspective vous fait-elle peur?

Heureusement non. En 2009, je me suis imposé à Roland-Garros et ensuite à Wimbledon, pour battre le record de victoires de Sampras en Grand Chelem: à ce moment, j’avais déjà tout gagné, j’aurais déjà pu arrêter. Cette question était légitime, depuis cette époque. Et cela ne me fait pas peur.

Vivez-vous bien le fait d’être une star, l’une des personnes les plus connues de la planète?

Oui et non en fait. Moi, je me vois comme quelqu’un de totalement normal. Et puis il y a des gens qui viennent vers toi, qui te reconnaissent, qui te demandent des autographes ou te disent qu’ils te suivent depuis dix ans, vingt ans, que tu leur fais du bien. Ça me touche. Et d’un seul coup, ça me rappelle que je suis cet homme-là aussi, ce joueur de tennis qui a fait tout ça. Alors que dans la vie, pour moi, je ne suis pas cette personne-là. Je suis le mec complètement normal, qui a grandi à Bâle. En fait, je suis papa et marié, un copain pour certains, un fils pour mes parents: c’est cet homme que je vois, que je suis, pas le joueur de tennis.

De quoi êtes-vous le plus fier dans votre carrière?

Ma famille. J’ai pu jouer longtemps et très bien, j’ai pris tellement de plaisir, j’ai gagné à Wimbledon et partout, j’ai représenté la Suisse dans le monde entier, j’ai pu rendre des gens heureux: tout ça, c’est grâce à ma famille.

Est-ce dur d’avoir cette responsabilité: savoir que vous pouvez rendre les gens heureux?

Non, c’est plutôt au quotidien, dans la vie de tous les jours, que cela devient une responsabilité. Quand tu te retrouves à faire des courses dans un supermarché et que des gens viennent à ta rencontre. C’est à ce moment que je peux avoir peur de les décevoir. Parce qu’ils me voient comme une superstar et qu’ils se retrouvent devant un mec qui vit sa vie de tous les jours. Ce moment sera très spécial, hyperparticulier pour cette personne qui va venir vers moi, il n’existera qu’une fois dans sa vie, alors que moi je ne suis pas venu pour ça à cet instant. Et qu’il faut pourtant être à la hauteur de cette admiration. C’est pour cela que je serai toujours respectueux, même si cela peut être pesant parfois. Mais en fait non, ce sont des moments que j’aime.

Avez-vous des regrets, des choses que vous feriez différemment?

Oui, mais je pense que les erreurs que tu commets font partie de la vie. J’aurais sûrement fait certaines choses différemment, je ne sais même pas lesquelles. Peut-être lors de certains matches, quelques balles de break, ou bien la manière de m’organiser, un chemin que tu prends et que tu n’aurais pas dû, en jouant tel tournoi plutôt qu’un autre. Mais à la fin, je n’ai pas de grands regrets. Et puis cela signifierait vivre dans le passé et ce n’est pas bien. C’est important de rester positif et de regarder vers l’avant. De prendre simplement tout ça comme des expériences dont il faut tirer des enseignements. Parce que des erreurs, j’en ai fait plein.

Existe-t-il des moments dans votre vie où vous auriez aimé faire des folies, sans pouvoir vous lâcher parce que tout le monde a toujours les yeux braqués sur vous?

Non. Ce n’est pas le fait d’être connu qui me l’interdit. Mais de toute façon, je ne suis pas le genre à faire des conneries à gauche et à droite. Moi, je n’ai pas envie de faire du base jump, parce que cela m’effraie trop. Et puis peut-être que j’ai déjà assez de stimulations dans ma vie de tous les jours, avec l’adrénaline des matches, des victoires. Être tranquille en famille ou avec des copains, cela me va très bien. Mais il y a bien une chose qui me manque beaucoup…

Quoi?

Le ski. On est en pleine saison, et cela me manque terriblement. Juste chausser des skis et s’élancer comme un fou. Descendre des pistes à fond… Cela fait dix ans que je ne l’ai plus fait! Sinon, j’aimerais bien manger plus souvent des fondues ou des raclettes. Mais ce sont de petites choses, je ne vais pas me plaindre (rires).

Un mot sur le futur du tennis: il risque d’y avoir une sensation de grand vide après votre retraite et celle de Nadal, non?

On a déjà vécu un peu ce moment quand Agassi et Sampras se sont retirés. Je ne parlerai pas de vide, mais de transition. Heureusement, le tennis crée tout le temps de nouvelles stars. Parce qu’il y a énormément de gros événements au programme. Et qu’il y aura toujours quelqu’un pour les gagner. Quelqu’un d’autre. Et l’histoire de cette personne sera palpitante. Il n’y a pas que Rafa Nadal, Novak Djokovic et moi qui sommes intéressants. Ceux qui suivront le seront aussi. La seule chose qui m’inquiète, c’est quand je vois certaines instances du tennis qui se battent l’une contre l’autre, comme l’ITF et l’ATP, quand il peut exister des mécontentements, des choses à régler sur les prize money: ça me préoccupe plus. Mais le tennis en lui-même va toujours évoluer, devenir plus grand. Le futur sera top aussi. Interview / Daniel Visentini (nxp)

Créé: 09.02.2019, 08h42

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Trump décrète l'urgence nationale pour construire son mur
Plus...