«C’est en attaquant, comme Federer, que l’on peut briser la réalité actuelle»

Tennis Le technicien français Patrick Mouratoglou a ressuscité Serena Williams. Il parle de son sport, du Bâlois et de Belinda Bencic, qui défiera sa protégée.

Patrick Mouratoglou distingue le rôle d’entraîneur de celui de coach. Avec Serena Williams, le Français cumule les deux casquettes.

Patrick Mouratoglou distingue le rôle d’entraîneur de celui de coach. Avec Serena Williams, le Français cumule les deux casquettes. Image: Reuters

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Propice à toutes les projections, un tirage au sort est un moment curieux. Ici, pas de fébrilité: rompus à l’exercice, tous les protagonistes attendent le verdict sans émotion. Ou presque. Dans le tennis si professionnel de ce XXIe siècle, les entraîneurs sont attentifs à tous les détails. Patrick Mouratoglou le premier. Il a son académie, sa structure de management sportif et, depuis 2012, il est l’entraîneur exclusif de Serena Williams.

Mais être entraîneur, c’est quoi? De la relation à l’autre à la transmission d’une forme de savoir, comment se nouent les liens? Et comment survivent-ils à l’épreuve du quotidien? Et puis pourquoi tel entraîneur plutôt que celui-ci? Son palmarès de joueur contre son pedigree de technicien? Rencontre avec l’un des «gourous» du tennis actuel.

Patrick Mouratoglou, une question façon «Les Inconnus»: c’est quoi la différence entre un bon et un mauvais entraîneur?

Il faut déjà préciser le terme. Il y a les entraîneurs et les coaches. Ce sont deux métiers différents. L’entraîneur, c’est celui qui a une photo du joueur à l’instant présent, mais aussi une vision de ce qu’il doit être à l’avenir. Dans l’idéal, il doit fermer les yeux, imaginer son joueur en finale de Grand Chelem et voir en fonction de son potentiel comment jouer pour gagner. Et pour cela, il doit planifier les entraînements au quotidien pour le faire évoluer.

Et le coach, alors, c’est l’aspect plus mental?

Oui, c’est différent. Le coach doit connaître parfaitement son joueur sur le plan émotionnel, afin de lui permettre de grandir mentalement. Il doit tout percevoir. L’état mental d’excellence, tous les champions ou championnes le vivent une dizaine de fois par saison. Le rôle du coach, c’est d’amener l’athlète au plus proche de cet état lors de ses matches.

Vous, vous êtes à la fois entraîneur et coach de Serena Williams: c’est mieux que d’avoir un entraîneur et un ancien grand joueur en qualité de coach, comme c’est la mode actuellement dans le tennis masculin?

J’ai toujours pensé que c’était plus compliqué d’avoir deux personnes présentes. D’autant plus avec deux gros ego, comme c’est souvent le cas… Mais c’est un phénomène de mode. Lendl l’a lancé en ayant permis à Murray de gagner son premier Grand Chelem. Je vais exagérer un peu, mais même pas trop au fond: si cela avait été Mauresmo qui avait fait gagner Murray, je suis prêt à parier que plusieurs joueurs auraient voulu des femmes comme entraîneur. C’est comme ça, la mode dans ce sport. Parfois, c’est presque du snobisme. Mais attention: certains anciens font un travail remarquable. Je pense à Lendl bien sûr, mais aussi à Norman ou à Chang. Parce qu’eux s’impliquent, en plus de leur qualité de coach, sur le plan de l’entraînement. Quand Lendl n’est pas au côté de Murray, il lui envoie un programme, par exemple.

Au-delà de la mode, comment s’établit une relation entre un technicien et son joueur?

Il n’y a pas de méthode. Sinon cela voudrait dire que le joueur doit s’y plier. En revanche, il y a une manière de fonctionner. Personnellement, je veux d’abord connaître la personne dont je m’occupe. Quelle est sa personnalité? Comment lui parler et comment réagit-elle? Parfois cela prend un peu de temps. Il faut être un généraliste: demander de l’aide à des experts, des kinés, des médecins. Et donner la direction à suivre quand on a la vision d’ensemble. C’est mon rôle.

Comment cela s’est-il passé avec Serena Williams?

Elle a fait appel à moi en 2012, après avoir perdu au premier tour à Roland-Garros contre Razzano. Elle était souvent blessée. On s’est vu sur un terrain peu après sa défaite. Elle a tapé des balles pendant quarante-cinq minutes. Puis elle s’est arrêtée, s’est assise sur le banc et m’a dit: «Parle-moi.» Je lui ai dit qu’elle avait reproduit à l’entraînement les erreurs commises contre Razzano. Elle a voulu faire du physique. J’ai refusé: je voulais d’abord faire un bilan morphostatique. Tout connaître de ses articulations et de ses muscles. Elle avait d’ailleurs des soucis ligamentaires aux chevilles. Ce n’est qu’après, forts de la photo d’ensemble, que nous nous sommes mis au travail avec un préparateur physique. En sachant sur quoi bosser.

Au tennis, ce n’est pas comme au foot, c’est le sportif qui paie son entraîneur: cela peut-il biaiser les rapports?

Non. Parce qu’il faut justement se comporter comme si l’on n’était pas payé par la personne dont on s’occupe. Le pire des entraîneurs est celui qui n’oserait pas dire les choses à son protégé, sous ce prétexte. En fait, en étant franc, dur parfois, on est respecté. Il faut juste adapter son discours à la personne qui doit l’entendre.

Avec Serena, par exemple?

C’est simple: Serena, c’est le boss. C’est comme cela. Quand il faut changer quelque chose, il faut qu’elle ait le sentiment que cela vient d’elle, qu’elle a pris la décision. Elle fonctionne ainsi et je ne veux surtout pas lui retirer cela. Après, à moi de faire en sorte qu’elle prenne justement la bonne décision, celle que je souhaitais au départ.

Quel est votre regard sur le tennis actuel, voire celui de demain?

Il y a Serena chez les filles. Un noyau de stars chez les garçons. Et des jeunes qui arrivent, avec du talent et du charisme. Je pense à Zverev, Thiem, Kyrgios, Dimitrov ou Raonic. Ce qui me rassure moins, c’est le ralentissement des surfaces qui a été décidé il y a un moment déjà. En uniformisant les surfaces, on a uniformisé le jeu. L’avenir, aujourd’hui, c’est Djokovic et Murray. Ils sont identiques. Ils se sont construits en champions pour aligner des performances sur ces surfaces plus lentes qu’avant.

Cela veut-il dire que le service-volée est définitivement mort?

Je n’ai pas envie de répondre oui. Mais c’est compliqué. Sur les surfaces actuelles, les joueurs ont plus de temps pour la tactique et pour défendre. Ils se projettent moins vers l’avant, ils couvrent un maximum de terrain et cela favorise les filières moyennes et longues à l’échange. Ainsi que le tennis-pourcentage: agresser l’adversaire en commettant un minimum de fautes.

Cette réalité semble cruelle pour Roger Federer, qui est de retour, et les attaquants…

L’agression, Roger fait cela à merveille, avec cette facilité pour prendre la balle tôt en allant vers l’avant. Mais avec ces surfaces, les défenseurs ont plus d’armes et dès qu’une filière longue s’installe, que les échanges durent, cela devient compliqué. Pourtant, je reste persuadé que c’est en attaquant, comme Roger, que l’on peut briser la réalité actuelle. Même si ce n’est pas simple. Federer est de retour, c’est bien. Il est prêt, il n’a pas besoin de se rassurer, il sait ce qu’il vaut avec ses sensations et son tennis unique.

Et voir s’il pourra gagner encore un Grand Chelem?

Il a le tennis pour. Après, il faudra voir s’il peut durer à l’intérieur d’un match et en répétant cela à plusieurs reprises. Compte tenu de tout ça, comme beaucoup, je dirais que Wimbledon pourrait être sa meilleure chance.


«Les Suisses nous rendent jaloux!»

Patrick Mouratoglou, quel regard portez-vous sur le tennis suisse?

La Suisse du tennis? Mais c’est une blague ce pays! (ndlr: il rigole) Non, sérieux, c’est phénoménal. Si l’on fait le rapport entre le nombre de licenciés et les résultats obtenus, c’est dingue. Quand on voit les moyens financiers dont disposent les Etats-Unis ou nous, la France, et les joueurs que vous avez, vous nous rendez jaloux.

Comment expliquez-vous cette insolente santé du tennis helvétique?

Je ne suis pas un spécialiste de la Suisse, mais je dirais que le caractère cosmopolite est un avantage. C’est une richesse de pouvoir confronter différentes cultures et ce brassage existe chez plusieurs champions et championnes suisses. Ensuite, il y a l’émulation: quand on a eu une Hingis ou un Federer, cela entraîne les autres dans le sillage. Enfin, j’ai l’impression que le Suisse est quelqu’un de bosseur, de sérieux et d’ambitieux et que ces valeurs ne sont pas partout présentes ailleurs. Alors ajoutez à ça le talent d’une Martina Hingis ou d’un Roger Federer…

Voire d’une Belinda Bencic, celle qui va affronter mardi votre protégée, Serena Williams?

Tout est possible. Belinda a connu une année 2016 difficile. Mais elle est talentueuse. Et elle a déjà battu Serena en 2015 à Toronto. Ce sera un match compliqué pour Serena au premier tour. C’est aussi ce qui peut la faire entrer de plain-pied dans le tournoi. D.V.

Créé: 13.01.2017, 18h27

Fenêtre sur court

Le matricule No 17 La tête de série No 17 a «cannibalisé» l’attention lors du tirage au sort. On parle bien sûr de Federer. Le Bâlois reprendra en douceur: lors des deux premiers tours, il affrontera deux joueurs issus des qualifications. Il pourrait plus tard trouver Berdych et Nishikori. Puis Murray en quart de finale.

Wawrinka serein Tête de série No 4 du tournoi, Stan Wawrinka affrontera lundi le Slovaque Martin Klizan, un gaucher (ATP 35) capable du meilleur comme du pire. Le reste du programme du Vaudois pourrait comprendre Troicki, Kyrgios et Cilic pour s’ouvrir les demi-finales.

Le choc C’est le duel entre Djokovic et Verdasco qui sera le choc du premier tour. Le match est prévu mardi. La semaine passée, «Nole» avait écarté cinq balles de matches de l’Espagnol avant de s’imposer à Doha. Verdasco est dangereux ici: demandez à Nadal battu justement par son compatriote au premier tour l’année passée. D.V.

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