«Stigmatiser un président, c’est dégueulasse. Je veux rétablir la vérité»

Violences sexuellesAprès le scandale des entraîneurs violeurs, le patron des patineurs refuse la démission. Il ne savait pas...

Didier Gailhaguet, président de la Fédération française des sports de glace, contre-attaque.

Didier Gailhaguet, président de la Fédération française des sports de glace, contre-attaque. Image: AFP

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L’émotion soulevée jeudi 30 janvier par la publication du livre de l’ancienne championne de patinage française Sarah Abitbol (44 ans), «Un si long silence», n’est pas prête de retomber. Cet ouvrage où elle dénonce des viols et agressions sexuelles de son ancien entraîneur, alors qu’elle était âgée de 15 à 17 ans, déploie des effets qui remontent jusqu’à la tête de la Fédération française des sports de glace (FFSG) autour de la question de savoir si les dirigeants ont fermé les yeux ou négligé de prendre les mesures nécessaires envers un entraîneur déviant.

On ne parle pas de n’importe qui. L’homme incriminé, Gilles Beyer, a été l’entraîneur national puis le directeur des équipes françaises de patinage artistique. Un homme puissant, investi d’une confiance absolue par les parents de ses très jeunes athlètes, avec un pouvoir considérable dans l’évolution de leur carrière sportive. Sarah Abitbol n’est pas la seule à l’accuser, une autre ex-patineuse, Hélène Godard (54 ans), affirme également avoir été violée alors qu’elle avait entre 13 et 14 ans, dans un témoignage publié la semaine dernière par «L’Équipe». Dans le même journal, d’autres patineuses mettent en cause d’autres entraîneurs…

Dans la ligne de mire

Devant cette avalanche d’accusations et le témoignage bouleversant de Sarah Abitbol, la ministre des Sports et ancienne championne de natation Roxana Maracineanu a immédiatement promis des mesures intransigeantes. Comment se pouvait-il qu’un homme qui avait fait l’objet d’une dénonciation et d’une enquête en 2000 puisse, après avoir été destitué, retrouver par la suite des fonctions importantes au sein de la FFSG? Gwendal Peizerat, une des gloires du patinage français, champion olympique de danse en couple, enfonce le clou pour mettre en cause les dirigeants de la fédération en déclarant sur RTL: «On était tous au courant du côté déviant de Gilles Beyer.»

Le président de la FFSG, Didier Gailhaguet, est désormais dans la ligne de mire. Comme souvent à la tête des grandes organisations sportives, l’homme est un autocrate indéboulonnable et plein d’habileté. Il dirige la FFSG depuis 1998, à l’exception d’une carence de trois ans en 2004, quand il avait dû se retirer en raison d’un scandale: il avait fait pression sur des juges lors des JO de Salt Lake City pour favoriser les notes d’un certain… Gwendal Peizerat.

Décidément, le monde de la glace est une petite famille: en 2014, Gwendal Peizerat a tenté sans succès de ravir la présidence à Didier Gailhaguet. La femme de celui-ci est par ailleurs l’ancienne compagne de l’entraîneur pédophile Gilles Beyer… Dans une déclaration à l’AFP, ce dernier reconnaît avoir eu «des relations intimes» avec Sarah Abitbol. «J’ai conscience de ce que, compte tenu de mes fonctions et de son âge à l’époque, ces relations étaient […] inappropriées.» Malgré la prescription, le Parquet de Paris a ouvert une enquête pour découvrir d’éventuels faits plus récents.

Mais pour l’instant la vraie lutte est au niveau politique. Lundi, la ministre des Sports a reçu Didier Gailhaguet pour exiger de lui sa démission. «Le nombre de faits et leur étalement dans le temps illustre qu’au-delà des personnes citées, un dysfonctionnement général existe dans la FFSG», estime-t-elle. À la sortie du ministère, Didier Gailhaguet réplique avec superbe qu’il ne démissionnera pas, et mercredi après-midi il organisait une conférence de presse en contre-offensive.

Son axe de défense? Il ignorait tout de la gravité des faits. «Ce n’est que depuis une semaine que j’ai entendu parler de viols, jamais auparavant.» Il pointe un doigt accusateur vers Gwendal Peizerat: «Il affirme que tout le monde savait. Mais savait quoi? Et pourquoi, si tout le monde savait, personne n’a déposé plainte? C’est facile de baver sur les plateaux de TV!»

Didier Gailhaguet affirme avoir toujours donné suite. En 2000, quand une ancienne athlète met en cause Gilles Beyer, et bien qu’«elle ne parle pas de viol ou d’attouchements, mais de situations gênantes», il demande une enquête administrative à la ministre des Sports de l’époque, Marie-George Buffet. Cette enquête recommande d’écarter l’entraîneur, mais par la suite une enquête policière le blanchit et le ministère lui conserve sa carte professionnelle. Que pouvait-il faire?

Sa conclusion? «Il y avait quelques salopards, oui, mais il n’y avait pas de réseau de protection.». Autrement dit: le président patineur met la ministre nageuse au défi de prouver qu’il a mal agi. Sinon il restera. «Stigmatiser un président, c’est dégueulasse. La fédération est salie, et je veux rétablir la vérité.»


Témoignage

«J’aurais très bien pu tomber dans ses filets»

Vanessa Gusmeroli. Ex-championne de France, coach à Genève.

«Je suis choquée. La nuit, je ne dors pas bien, je fais des cauchemars. Cela nous replonge forcément dans notre passé où on imagine le pire, ce qui aurait pu arriver. C’est malheureusement le reflet de notre société, faite d’omerta où personne n’ose parler. C’est vraiment triste.

Avec mes copines patineuses, on n’avait jamais parlé de viols et même d’attouchements. Il est vrai que Gilles Beyer était un peu lourd. Il a toujours eu un comportement très chaud avec les patineuses. Il présentait les tournées de spectacles. Après, moi, je ne vivais pas avec lui, on n’était jamais en stage ensemble.

J’aurais très bien pu tomber dans les filets de ce monsieur ou d’un autre. Mais si je n’ai rien vécu de la sorte, c’est peut-être parce que j’avais un caractère de garçon. Et j’ai toujours été entourée de copains. Lorsque cela s’est passé, Sarah était une petite fille qui avait ses peluches. Gilles a cessé de la voir une fois qu’elle a commencé à patiner avec son partenaire Stéphane. C’est comme dans une famille où l’oncle fait des saletés alors que l’enfant et toute la famille lui faisaient confiance.

Nous avons une réunion avec la présidente du Club des patineurs de Genève. Il est urgent qu’on rencontre les parents des élèves car lors des compétitions en Suisse, il y a régulièrement des papas des petites filles qui entrent dans un vestiaire, c’est inadmissible. C’est un lieu intime qui doit être fermé. Il y a des adolescentes qui se changent. Un entraîneur masculin devrait d’ailleurs aussi être accompagné d’une femme. Aujourd’hui, quand il y a des enfants, on ne peut plus faire confiance à personne.

Didier Gailhaguet? Il a été mon président durant beaucoup d’années. C’est une personne très maligne. Mais la fédération devrait éviter les petites dictatures, que ce soit toujours les mêmes personnes qui dirigent tout, ou tout le monde a des dossiers sur tout le monde. Je félicite la ministre des Sports qui a osé taper du poing sur la table, pour que de telles choses ne se reproduisent plus.» C.MA

Créé: 05.02.2020, 21h32

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