«Ça prendra le temps qu’il faudra, mais Servette brillera»

FootballDidier Fischer, président du club grenat depuis 2015, présente un bilan discutable. Il répond aux questions qui chatouillent.

Didier Fischer: «Après neuf matches, ce bilan neutre de trois victoires, trois nuls et trois défaites, n’est clairement pas satisfaisant.»

Didier Fischer: «Après neuf matches, ce bilan neutre de trois victoires, trois nuls et trois défaites, n’est clairement pas satisfaisant.» Image: Laurent Guiraud

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Au-delà du premier tour décevant de son équipe fanion en Challenge League, le Servette FC donne parfois l’impression de naviguer à vue. A la tête du club depuis 2015, le président Didier Fischer, un «horrible optimiste» comme il dit, ne partage pas cet avis. À l’entendre, tout va bien. Mais il faut, encore et toujours, du temps.

Avec cet été et ce début d’automne radieux, on imagine que les vendanges se déroulent à merveille…
Absolument. On a une super qualité, la quantité est au rendez-vous, avec des conditions sanitaires impeccables, beaucoup de sucre. C’est un magnifique millésime qui s’annonce.

On connait des vendangeurs moins heureux: les attaquants du Servette FC. Quel est votre regard sur la situation actuelle de l’équipe?
Si on parle des attaquants, on a un problème d’un ou deux millimètres. L’équipe a de quoi faire face à tous les postes, de manière déterminée et constructive. Il manque ce fameux millimètre à la fin, qui fait rentrer la balle ou pas. D’aucuns diront que c’est le sport, moi je pense que c’est une question de détermination dans le geste. C’est quelque chose qu’on a ou pas au moment de l’action – cela ne s’apprend pas. C’est la chose que nous devons régler et c’est le plus difficile.

Le discours était à peu près pareil la saison passée et de l’extérieur, on a l’impression d’une stagnation. Partagez-vous ce sentiment?
Stagnation, je ne pense pas. J’ai de la peine à comparer d'une saison à l’autre.

Et si on comparait les objectifs fixés avec les résultats atteints?
Mais Servette n’aura jamais qu’un seul objectif: remonter. Il faut se battre pour ça. Personne ne comprendrait que je dise autre chose. Après neuf matches, ce bilan neutre de trois victoires, trois nuls et trois défaites, n’est clairement pas satisfaisant. En même temps, la grande surprise, c’est de découvrir un championnat éclaté, sans vrai leader qui se dessine – je me réjouis de tailler un costard à Wil dimanche. La situation est assez particulière, pas satisfaisante, mais je ne crois pas qu’il y ait stagnation. Le club a progressé, mais l’effet de la progression ne s’effectue pas d’un coup de baguette magique. Quand vous, vous écrivez un mot, il est soit intelligent, soit stupide, il n’y a pas d’évolution dans le temps, il restera ce qu’il est. Nous, quand on prend une décision, elle a besoin de temps pour avoir un effet.

À quel niveau Servette a-t-il progressé depuis un an?
On vient d’intégrer un nouveau coach, avec un staff technique, Gérard Bonneau (ndlr: responsable du recrutement), quatre jeunes dans le contingents de la première… On est dans la phase où on se donne les moyens d’aller dans la bonne direction. C’est une construction, qui avance. Est-ce qu’elle avance assez vite? Non, j’aimerais que cela avance plus vite. Mais ce n’est pas inexorable, cela va changer. L’état d’esprit dans le groupe est bon, les gars travaillent bien, je vois la volonté, l’intelligence dans les regards. Il faut faire mijoter les ingrédients, que cela prenne du goût. On attend le déclic. Le meilleur ami d’une équipe, c’est la victoire. Si nous trouvons le déclic, vous verrez que nous entrerons dans un cycle où nous serons très difficiles à battre.

Désolé mais depuis trois ans, on a le sentiment que le paquebot servettien navigue à vue...
Je ne vois pas ce qui vous fait dire ça, il faut argumenter.

Cinq changements d’entraîneurs, des transferts globalement très moyens si l’on excepte Jean-Pierre Nsamé venu grâce aux contacts d’Anthony Braizat, et Mischa Stevanovic amené par Meho Kodro…
(Il interrompt) Par qui étaient employés Braizat et Kodro? Par le Servette FC, qui a validé ces transferts.

Le printemps dernier, vous aviez fait de l’engagement d’un directeur sportif la priorité. Vous n’en avez toujours pas…
Ok, on reprend. Sur les transferts, le premier traumatisme qu’il faut régler dans l’opinion publique, c’est les dérives financières qui ont miné ce club. Si on est prudent sur les transferts, c’est parce qu’on gère nos finances avec l’argent qu’on a, sans folie. On n’a acheté aucun joueur – on a payé un dédommagement pour certains. Et si on mesure la qualité d’un transfert à l’intérêt que le joueur provoque ou au nombre d’offres qu’on reçoit, je peux vous dire que nous ne faisons pas si mal que ça.

Pour revenir au directeur sportif?
Quand on est parti en chasse, j’ai découvert qu’il y en avait trois types. Le directeur sportif avec qui il faut une liasse de billets de mille francs dans la poche du veston – ils coûtent très cher et respectent rarement le budget. Il y a le profil de celui qui verticalise une philosophie sportive au sein du club. Et il y a le directeur sportif qui veut tout diriger. Celui qui m’intéresse, c’est le deuxième. Or je ne l’ai pas trouvé. Enfin, je sais qui je veux, comment je le veux, mais ce n’est pas pour maintenant. On doit remplir encore une ou deux cases en dessous dans l’organisation du club.

Quelles cases?
Sur le recrutement notamment, on vient de démarrer la collaboration avec Gérard Bonneau. On avance six mois comme ça. Si on performe dans cette structure, un directeur sportif pourrait s’ajouter à cette base, cet hiver ou la saison prochaine. Si vous voulez attirer un calibre, il faut lui offrir un contexte intéressant.

Sauf si on part du principe que c’est à lui de créer le contexte, justement…
Je vous le répète: dans les catégories 1 et 3 des directeurs sportifs, on trouve plein de monde. Tous les gens auxquels nous pensons sont informés de notre démarche. Nous préparons un socle plus juste et plus solide. Ce qui peut paraître une navigation à vue de notre part est, à mon avis, plutôt du bon sens.

Si je vous dis que Servette, n’ayant trouvé ni directeur sportif ni entraîneur début juin, a engagé Alain Geiger par défaut, que répondez-vous?
Je réponds qu’aucun choix ne se fait par défaut. Mais quand vous voulez la bonne voiture d’occasion, vous avez intérêt à faire très vite et mettre le prix affiché – sinon, d’autres gens vous la prendront pour un peu plus.

Donc vous avez été doublé?
Non. J’avais six dossiers sur mon bureau, y compris celui de Geiger, que nous avions déjà eu dans le pipe-line – ce n’est pas un truc qui est arrivé à la fin comme ça. Nous avions notre ordre de préférence et…

(On interrompt) Où était placé Geiger, de 1 à 6?
Ça, c’est un truc que je garde pour moi. On avait mis Fabio Celestini en No 1, mais on s’est rendu compte qu'il ne serait peut-être pas la personne qu’il nous fallait – peut-être a-t-il eu la même analyse? Résultat, cela ne s’est pas fait. Une fois que la saison a commencé, on est sur un flux tendu, il faut réfléchir avant.

Vous avez eu presque six mois pour réfléchir, ce qui a accentué l’impression de flou…
Mais ça prend un temps de fou, de rencontrer tout le monde. Je préfère prendre mon temps. On a cherché très loin, en Suisse, avec plusieurs dossiers qu’on aurait pu conclure mais qu’on n’a pas conclus. Pourquoi Geiger? Il s’est mis en danger en venant là et j’aime les gens qui se mouillent. Et c’est un meneur d’hommes, un gars très franc, direct et simple dans le discours. Il a une crédibilité et un sens du jeu supérieurs à n’importe qui. Avec tous ces éléments, il remplissait déjà un bon bout de la colonne à remplir.

Donc Alain Geiger était le bon choix et si, par malheur, le FC Wil venait gagner 3-0 dimanche au stade de Genève, il ne serait pas menacé?
Je ne m’engage à rien en ce sens, vous le savez mieux que moi: quand un président dit qu’il fait confiance à son entraîneur, celui-ci est loin deux mois plus tard. Je dis que le travail effectué est excellent. Mais il manque ce dernier millimètre, cela relève de l’alchimie entre lui et le groupe. Qui va l’amener? Lui, les joueurs, le staff, moi? Je ne sais pas. Mais il faut l’amener. Aujourd’hui je suis satisfait du travail d’Alain Geiger, de la relation que nous avons et de la façon dont il mène l’équipe. Les résultats, c’est un autre sujet.

Venons-en à Constantin Georges et Alain Studer, directeur général et ex-directeur sportif. Était-il raisonnable de confier les clés du club à des gens qui ne connaissaient rien au foot pro?
Deux choses m’ont guidé à faire ce choix, sachant que je déteste tout ce qui est convenu. En Suisse, on fonctionne un peu trop dans le même bocal. Il y a les mêmes partout et moi, ce qui m’intéresse, c’est de travailler hors des bocaux.

Mais on a justement l’impression que Servette est un bocal, voire une république des petits copains…
C’est exactement l’impression que j’avais, il fallait en sortir.

Donc là, on en est sorti?
Complètement. La deuxième raison de mon choix, c’est qu’il y avait urgence: il fallait remettre ce club sur pied. Donc qu’est-ce que je fais, moi qui ne connais rien au monde du football professionnel? Je prends deux personnes en qui j’ai avant tout confiance. Après, nous avons convenu avec Alain Studer qu’il devait prendre un rôle plus centré sur la performance et la formation. La confiance et la loyauté ont primé. Maintenant, on arrive sur la compétence, raison pour laquelle on va chercher un Gérard Bonneau et un Alain Geiger.

Pourquoi, vu son impressionnant CV lyonnais, le premier n’est-il pas responsable de la formation?
Parce qu’il est encore plus fort dans le recrutement, il a un regard sur les coaches, la cellule sportive – il a son impact.

Alors pourquoi n’est-il pas directeur sportif?
Parce que c’est encore autre chose, il ne le souhaite pas non plus.

Michel Pont a-t-il toujours une fonction de conseiller chuchoteur?
Il gère des projets pour moi – le contrat est personnel. Il suit le projet du centre de formation au Pré-du-Stand. Il a remis en route le club 1890, qui a accueilli soixante nouveaux partenaires cette saison. Il suit tous les matches et il me parle. Mais il ne prend aucune décision dans le club.

Il se murmure qu’à l’Académie, autour du directeur M. Papillon, ça grenouille pas mal. Un commentaire?
Désormais quand on parle de performance, il n'est plus question de l’équipe, on se focalise sur l’individu. Il y a une révolution des mentalités à faire, c’est un choc culturel pour les gens de la formation. Donc ça ne m’étonne pas que ça grenouille – je le sais. Parce qu’il y a cette révolution à mener, certains le comprennent, d’autres pas. Qui se souviendra, trois ans plus tard, que les M16 ont été champions de Suisse? Je ne dis pas que ça ne compte pas – il faut insuffler l’esprit de la gagne –, mais le plus important, ça reste le nombre de joueurs amenés dans la première équipe. On est dans la gestion individuelle de la performance – selon les impulsions de l’ASF.

Et Monsieur Papillon est la bonne personne?
Jusqu’à maintenant, il a fait exactement ce qu’on lui a demandé. Si ça grenouille, c’est qu’il y a des résistances. Et si la mue opérée démontre – mais on ne le saura que dans quelques années – que davantage de jeunes arrivent en première équipe, il aura réussi. Sinon, il aura peut-être échoué.

Vous arrive-t-il de vous dire, certains matins, «et si je me sortais de cette gonfle»?
Pas du tout. Je ne m’attendais pas à un long fleuve tranquille en prenant la présidence du Servette FC. S’il n’y avait eu qu’à se baisser pour ramasser l’argent, quelqu’un se serait baissé à ma place. Le club devait être remis sur les rails, il faut voir tous les projets accomplis, en trois ans: le foot féminin, extraordinaire, le e-sport, une satisfaction hallucinante à laquelle je ne comprends pas tout – mais je me passionne pour les gens passionnés. Il fallait aussi regagner une confiance de la part des autorités, des partenaires et des sponsors qui, gentiment, se rapprochent du club.

Ce discours ne convaincra guère les supporters qui attendent la promotion de l’équipe fanion en Super League.
On peut toujours se demander si les choses vont assez vite. Une chose est sûre: il n’y a pas de marche arrière, il n’y a qu’une seule vitesse et on avance. Ça prend le temps que ça prend. Tous les dirigeants avec qui j’ai parlé me l’ont dit. YB est devenu no1 après quinze ans passés entre les rangs 2 et 4. Inspirons-nous de ça pour construire quelque chose, sans folie.

Mais du temps, dans le foot, il n’y en a pas. En tant que président du club et de la Fondation 1890, avez-vous une certaine pression au-dessus de vous. À qui rendez-vous des comptes?
Au public, uniquement. À personne d’autre, sinon aux gens à qui j’ai demandé de collaborer au projet. C’est à moi de les soutenir, de les aiguiller; je n’ai jamais dirigé comme un dictateur.

Que lui dites-vous aujourd’hui, à ce public servettien?
Déjà, je remercie ceux qui sont là à tous les matches de leur fidélité indécrottable, y compris à l’extérieur, qui prennent sur leur temps et leur budget pour venir chanter et nous encourager. Au public plus largement, que je rencontre à chaque match, je rappelle qu’il faut avant tout éviter un nouveau traumatisme, et que nous avons peut-être encore besoin de temps. Avec un seul objectif: refaire briller ce club. Ça prendra le temps qu’il faudra (il tape du poing sur la table), mais on le fera.

Comment l’entrepreneur qu’on dit droit et constant vit-il le milieu du foot, souvent volatil et tordu?
Quand on dirige une entreprise commerciale, on vend des produits, des prestations. Au foot, c’est du spectacle. On vend de l’émotion, un événement. Le club doit être un événement. C’est l’immédiateté et l’intensité de l’émotion qui font du foot un domaine particulier. C’est très différent d’une entreprise traditionnelle et c’est ça qui fait le bonheur, ou le malheur. Parce que dans cette folie-là, tout d’un coup, on peut péter un câble, engager des moyens qu’on n’a pas, et se retrouver dans la merde.

De 1 à 10, où vous situez-vous sur l’échelle du bonheur depuis votre arrivée au Servette FC?
Je suis à 8 sur 10 de bonheur, parce que je suis un horrible optimiste. Je me rends compte de plus en plus que les gens qui travaillent sur les clubs, sur le foot, mettent tranquillement les bonnes personnes en place. C’est le plus difficile. Pourquoi? Parce que le sport attire plein de gens, et qu’il faut faire le tri. L’image du Servette n’est pas la plus belle du monde suite aux difficultés rencontrées dans le passé récent, il faut combattre ça. Ensuite, Genève est une ville très particulière.

C’est-à-dire?
La classe politique n’arrête pas de nous remercier d’avoir repris ces clubs et de faire ce qu’on fait. Mais il n’y a pas grand-chose qui suit derrière. Avec le nouveau gouvernement et Monsieur Apothéloz (ndlr: conseiller d’État en charge du Sport), qui donne de son temps pour soutenir des projets sportifs, cela peut évoluer par des actions concrètes. Dans d’autres cantons, les autorités s’impliquent avec énergie, parce qu’elles savent que le club-phare est un porte-drapeau populaire comme il n’y en a pas beaucoup d’autres.

Avez-vous envie d’ajouter quelque chose à cet entretien?
Il y a deux messages qu’il serait sympathique de faire passer. J’aimerais dire à la classe politique et au milieu entrepreneurial genevois l’importance de notre projet sur la formation. Entre le foot, le hockey, le rugby, le foot féminin, ce sont 700 jeunes qui bossent dans la formation d’élite, dont Servette a le mandat. C’est en pleine croissance: le rugby, ça explose, le foot, ça progresse toujours, le hockey, ça peut exploser. Donc j’ai besoin d’avoir du soutien. Pas que financier, ça peut être trouver un apprentissage pour un jeune, une place pour une joueuse qui a besoin de quelque chose à côté du foot pour gagner complètement sa vie. Aidez-nous, supportez-nous, soutenez-nous. Parce que chaque francs qu’on investit ici, c’est dix francs qu’on économise derrière sur les programmes sociaux. Seuls, on n’arrivera à rien. Si on veut faire beau, il faut qu’on ait un canton derrière nous. (TDG)

Créé: 03.10.2018, 22h53

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