Le parcours singulier d'un homme de l'ombre du Servette

FootballIl a grandi au Cambodge, il a fui la guerre, il a rejoint la Suisse. Rencontre avec «Jean», un Grenat solaire.

Jean Campart, intendant et masseur, un homme précieux pour les Servettiens, dans l'ombre des joueurs. Un parcours de vie qui a valeur de leçon.

Jean Campart, intendant et masseur, un homme précieux pour les Servettiens, dans l'ombre des joueurs. Un parcours de vie qui a valeur de leçon. Image: Eric Lafargue

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Le footballeur est un animal égoïste. Il n’y est pour rien, tout le pousse dans ce tropisme. On s’occupe pour lui de ses affaires d’entraînement et de match, de ses ballons à laver, de ses gourdes à remplir, de comment s’habiller, de ce qu’il faut dire ou pas. Il est assisté dans toutes ses tâches pour n’avoir à se concentrer que sur sa performance. Alors dans tous les clubs de foot, il y a des «petites mains», des travailleurs de l’ombre qu’on ne voit pas ou peu, au service de ceux qui prennent la lumière. Au Servette FC, cet homme-là s’appelle «Jean» et ce n’est même pas son prénom.

Dans l’anonymat de son sacerdoce, Jean est un personnage curieux, qui attire l’attention malgré lui. Au voisinage d’un ballon, on le devine emprunté: le foot, ce n’est pas son truc et c’est pourtant son métier de voyager dans ce milieu. De les porter, ces ballons, de les laver, de les disposer sur le terrain pour les joueurs. Et de s’effacer. Discrètement. Dans une démarche chaloupée et avec le sourire. Toujours.

Jean est quelqu’un de solaire. Il est l’intendant de la première équipe, un homme à tout faire. Il est masseur aussi. Les joueurs l’aiment bien, ils le chambrent avec bienveillance. Mais sans connaître son parcours. «Non, aucun joueur ne connaît vraiment l’histoire de ma vie, je préfère être discret, ce n’est pas moi qui vais aller vers eux pour en parler», souffle-t-il. On est allé vers lui pour l’écouter nous dire qui il est. Et pourquoi lui, un Cambodgien de 54 ans qui n’a jamais joué au foot, est aujourd’hui à Genève au Servette FC. Le parcours de vie a valeur de leçon.

La vérité pendant la fuite

«Je suis né au Cambodge, à Phnom Penh, explique-t-il. À huit mois, ma mère m’a laissé pour partir en Suisse. C’est ma grand-mère qui s’est occupée de moi. En fait, ma mère a fui le régime. Pourquoi m’a-t-elle laissé? Elle m’a dit plus tard qu’elle ne pouvait pas me prendre, que j’étais un bébé, que je risquais de pleurer et d’être repéré par les Khmers rouges. Je ne lui en veux pas. En fait, j’ai grandi sans savoir que ma mère existait, ni qu’elle était partie en Suisse en me laissant sur place. Ma grand-mère n’en parlait pas.»

Ce n’est qu’à treize ans, en s’enfuyant à son tour, avec son cousin de 27 ans, qu’il apprend la vérité. «On m’avait dit que nous partions pêcher, raconte Jean. Je me suis retrouvé sur un boat people. Après trois nuits et deux jours, nous avons débarqué en Malaisie, dans un camp de réfugiés où j’allais rester un an. C’est pendant cette fuite que mon cousin m’a dit que j’avais une mère, en vie, en Suisse. Que j’avais aussi une sœur et trois frères qui étaient sur place.»

D’un camp à la Suisse

C’est pendant son séjour dans le camp de réfugiés que sa mère entreprendra les démarches pour permettre à son fils de venir en Suisse. Il arrive alors à 14 ans. «À l’aéroport de Kuala Lumpur, je vois pour la première fois un escalator ou un ascenseur et cela me fait peur, rigole-t-il. L’avion en lui-même, cela allait. Mais je me souviens qu’en arrivant en octobre, en survolant les plaines blanches de neige, mon cousin et moi croyions que c’était des champs de coton. Et puis la porte de l’avion s’est ouverte sur Genève. J’étais en tong et en débardeur, je suis devenu violet de froid et je ne voulais pas quitter la carlingue. Puis je sors et je retrouve ma mère. Mais sans que cela ne me procure la moindre émotion. J’étais content qu’elle soit là, mais rien de plus. Je la voyais pour la première fois.»

Jean découvre Genève. Jean? Ce n’est pas son prénom. «Je m’appelle Chea Tran en fait, lance-t-il. Mais j’ai pris le nom de mon beau-père, Campart. Et pour le prénom, je suis Chea pour tout le monde ici. Sauf à Servette. Où personne ne retenait mon vrai prénom ou ne savait comment le prononcer juste. Alors un jour, j’ai dit aux Servettiens: appelez-moi Jean, c’est plus simple.»

Servette aujourd’hui

Servette, c’est aujourd’hui son quotidien. Fait de discrétion et de disponibilité. De sourires aussi. Toujours. Son parcours de vie est hors du commun. Il aura même un grave accident de voiture à 21 ans. «Les deux fémurs fracturés, neuf mois d’hôpital, précise-t-il. J’étais aide-soignant à la clinique de Genolier, ils ne m’ont pas gardé.» C’est alors le temps des petits boulots à gauche et à droite, comme on dit. Sans s’apitoyer. Et en entamant parallèlement une formation de deux ans pour devenir masseur.

Regarder devant, toujours

C’est là qu’il rencontre Manu Bonvin, actuel physiothérapeute au Servette FC. «Par le contact de Manu, je suis venu d’abord comme masseur au Servette pour quelques heures par semaine, quand Anthony Braizat était en poste et après être passé par le FC Meyrin, dit-il. Et puis on m’a proposé d’être aussi intendant. J’aime ce que je fais, le contact avec les joueurs, le boulot à l’air libre.»

Vous le verrez toujours aux petits soins pour les Servettiens. Toujours solaire. «Je suis comme ça, s’amuse-t-il. De chaque moment vécu, je ne tire que le positif. C’est grâce à cela que je suis là aujourd’hui. La vie, c’est regarder devant.»

Créé: 24.02.2020, 18h58

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