Comment le running a conquis les foules

DocumentaireLe film du Genevois Pierre Morath sort sur les écrans. «Free to Run» est une plongée étonnante aux racines d'un sport devenu phénomène de société.

Image tirée de l'affiche du film «Free to Run».

Image tirée de l'affiche du film «Free to Run». Image: DR

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«Free to Run», l'épatant documentaire du genevois Pierre Morath sur la course à pied sort ce mercredi sur les écrans romands. Fruit d'un travail exceptionnel, le film revient aux sources d'un sport devenu phénomène de société: le running.

Pierre Morath, ancien athlète de haut niveau, auteur de documentaires, coach sportif et propriétaires de magasin de sport, a co-écrit un ouvrage sur la course de l'Escalade avec le sociologue Philippe Longchamp. C'était en 2002. A l'époque, ses recherches lui font découvrir l'histoire de la «révolution running» et la dimension sociétale du mouvement Spiridon, né en Suisse dans les années 70 et toujours vivace aujourd'hui. C'est le début d'un script, qui mettra des années à devenir un film.

Nous avions rencontré le cinéaste fin 2015, avant qu'il ne commence un marathon d'avant-première pour faire découvrir son film à la communauté des coureurs.

«Free to Run» est un film sur la beauté de la course, sur la liberté. Mais ce n’est pas qu’un hymne à sa gloire…

Il est le fruit d’une vision plus structuraliste que positiviste. Il ne s’inscrit pas dans la même veine que «L’odyssée du coureur de fond», le très beau film de Jean-Christophe Rosé, qui retrace le destin de quelques très grands coureurs comme Nurmi, Zatopek, Bikila ou Clark. Tous des héros du sport. Moi, j’ai privilégié les structures, la manière dont le peuple, le groupe fait évoluer la société.

A suivre la destinée du marathon de New York, des rebelles du Bronx à la foire au business, on se dit que l’angélisme s’est perdu en route, qu’on a ouvert la boîte de Pandore. La course n’est donc pas que vertueuse?

Elle est le miroir de son temps. Plutôt que de faire l’éloge de l’accomplissement personnel, je voulais terminer mon film sur un constat. Montrer à travers la nostalgie de certains puristes comme Noël Tamini que quelque chose avait été cassé. Que toutes les révolutions finissent par être récupérées. Dès que les forces de l’argent sont entrées en jeu, il s’en est allé avec la conviction d’avoir fait ce qu’il devait faire. «J’ai fait découvrir la course à pas mal de gens, j’ai contribué à ce que les femmes et les populaires aient le droit de courir. Ce n’est plus mon combat», dit-il.

Depuis, Big Apple est devenue plus grosse que le boeuf. Est-ce une fatalité?

Il y a les valeurs que l’on défend, la paix, la santé, et les valeurs que l’on génère. En fait, on peut distinguer deux catégories de courses. Il y a celles qui sont fidèles à un certain esprit, à l’éthique de la course. Un esprit qui reste au centre, qui guide les valeurs. L’Escalade en fait plus que partie, c’est même un modèle. Comme Marjevols-Mende ou Sierre-Zinal. Mais là, c’est l’Europe. Aux Etats-Unis, ils ont un tel rapport décomplexé à l’argent que tout ce qui peut se transformer en or est exploité, en toute logique. La course comme le reste. Même le sport charity est un moyen de faire du business tout en se donnant bonne conscience. C’est très protestant. Les entrepreneurs américains sont comme ça, extrêmement durs en affaires et rigoristes en religion. C’est la logique du capitalisme. On retrouve ce principe dans le modèle des courses américaines, dont les grands marathons européens se sont inspirés. Le business est leur moteur central. A Genève, l’Escalade est à mille lieues de ça.

Pourtant, elle n’en finit pas de grandir…

Oui, mais son développement se fait toujours dans un esprit festif, fidèle à Spiridon, sans céder au business. Pensez à la Marmite, ce n’est pas une création des organisateurs, c’est une invention des coureurs! Non, l’Escalade ne dévie pas de ses principes. Si elle continue de mobiliser des énergies positives, c’est pour susciter des vocations, jeter des ponts entre l’individu et la communauté, l’élite et le populaire, la route et la piste. Et puis, avec l’argent qui a commencé à couler à flots, toute une réflexion est née sur la manière de le redistribuer, pour le bien public, pour la transmission des valeurs. La création du programme éducatif Sant«e»scalade en est le plus bel exemple. Les valeurs morales priment toujours les valeurs économiques.

Mais n’y aurait-il pas, alors, un excès de moralisation?

C’est un peu le revers de la médaille, résumé par cette blague: il y a quarante ans, celui qui courait à torse nu dans l’espace public était montré du doigt; aujourd’hui, c’est celui qui ne court pas qui est stigmatisé! En donnant des cours de diététique aux gens, en encourageant vivement les jeunes écoliers à courir, en poussant les vieux ou les gros à bouger, l’Escalade prône peut-être un certain retour à l’hygiénisme. Mais je ne crois pas que c’est un hygiénisme forcené, ses organisateurs restent de bons vivants. Pour eux, comme pour Spiridon, «la course à pied est la plus importante des choses secondaires»!

Etonnamment, la course à pied s’est libéralisée mais le coureur en est presque devenu prisonnier…

Oui, c’est un peu vrai! Dans le film, Gary Murckhe, le premier vainqueur du marathon de New York, en souligne certains travers. Il critique notamment les coureurs qui ont le regard rivé sur leur chrono. «Balance ta montre, regarde le ciel, regarde les étoiles», s’exclame-t-il. Il évoque aussi les tonnes de «fuel-belts» (ndlr: des ceintures porteuses de gourdes ou de tubes de gel) qui ont été vendues dans le commerce. «A quoi ça sert? A Central Park, où ils sont nombreux à courir, il y a une fontaine tous les cinq cents mètres», dit-il. Il se marre, il a fait fortune dans la vente de chaussures de course!

Vous aussi, vous êtes dans le business de la course…

C’est sûr, je sais que je risque de me faire ramasser dans les avant-premières! On vit sur la vente de chaussures. On donne des conseils, on joue un peu les psys…


Des rebelles militants à la course libérée

A l’évidence, courir est un acte existentiel. L’être humain doit en partie son salut à ses jambes! Il a beaucoup couru pour échapper aux prédateurs. Puis est venu le progrès bien-pensant. A quoi bon courir dans la nature quand on a les armes pour défendre sa liberté. Pour l’intelligentsia, la course à pied est devenue plus tard un acte frivole, à moins qu’elle ne se pliât aux codes des fédérations, aux lois du stade.

C’est l’histoire d’une rébellion pacifique que raconte «Free to Run», celle de coureurs marginaux, déterminés à briser les carcans pour s’ébattre librement à travers le champ de leur passion ou dans les rues de leur quotidien.

Le cinéaste genevois fait courir son documentaire sur les pas militants de ces pionniers. Il y évoque Fred Lebow, l’attachant organisateur du marathon de New York, Steve Prefontaine, le «James Dean» de l’athlétisme américain. Cathrine Switzer, l’une des premières femmes à avoir osé forcer l’huis machiste du marathon. Des trésors d’archives révèlent ce combat pour l’émancipation. Dans un document jamais encore diffusé, on y voit l’Américaine poursuivie furieusement en plein marathon de Boston par l’organisateur Jack Semple. On est en 1967.

Ces images-chocs renvoient à Morat-Fribourg, à la lutte d’autres femmes, à la naissance en Suisse du mouvement Spiridon. Le final titubant de la marathonienne helvétique Gabi Andersen-Schiess – victime de déshydratation – lors des JO de Los Angeles leur fait écho. Depuis, la course à pied libérée a enrôlé des millions de pratiquants et amassé des millions de dollars. Du rêve exaucé aux dérives illustrées par la métaphore de l’ouragan Sandy, le film de Pierre Morath nous tient en haleine.

Créé: 23.02.2016, 19h04

Pierre Morath, réalisateur (Image: FLORIAN CELLA)

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