Kilian Jornet court pour rester vivant

Ultra-trailCe dimanche, le prodige catalan visera un septième titre à Sierre-Zinal. Mais plus que le palmarès, il cherche surtout à donner du sens à ses exploits.

Établi aujourd'hui en Norvège, Kilian Jornet a tout gagné, en trail ou en ski-alpinisme. Il visera une septième victoire dimanche à Sierre-Zinal.

Établi aujourd'hui en Norvège, Kilian Jornet a tout gagné, en trail ou en ski-alpinisme. Il visera une septième victoire dimanche à Sierre-Zinal. Image: Kilian Jornet

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«Y a-t-il encore quelque chose à dire sur Kilian Jornet que vous ne connaissez pas?» Au moment de présenter l’orateur du jour, la modératrice s’interroge à juste titre. Car sur ce Catalan hors norme, on pensait bien que tout avait été écrit. L’homme a tout gagné, ou presque, en ski-alpinisme ou en ultra-trail. Il a pulvérisé les temps d’ascension jusqu’aux sommets des montagnes les plus emblématiques du monde. Il a tantôt séduit ou dérangé les alpinistes, surpris les médecins, et presque toujours fasciné les foules, et ce depuis maintenant plus de dix ans. Mais devant une salle Métropole de Lausanne comble à deux reprises en ce samedi caniculaire de fin juillet, ses fans en voulaient visiblement encore. Ils ont été servis.

Établi en Norvège avec sa compagne et sa fille de 4 mois, il sera un mois sous nos latitudes. Dimanche, dix ans après son premier sacre, il tentera de régner un peu plus en maître sur la mythique Sierre-Zinal, en accrochant une septième couronne à son illustre palmarès. Même s’il confie que c’est avant tout «une bonne occasion de tester son niveau».

D’ailleurs ce jour-là à Lausanne, Kilian Jornet n’avait pas sorti son chronomètre. Il a très peu parlé de courses, beaucoup plus de son rapport à la montagne. Ce récit, c’est celui d’une quête plus profonde, intérieure, et d’une gestion quotidienne de ses émotions. Une histoire que l’on devine censée répondre à une question existentielle: Kilian, pourquoi tu cours sur les sommets?

En lévitation à 8000 mètres

Sur scène, les bras croisés et l’air parfois presque gêné, Kilian Jornet répond avec une dizaine d’images et de films bricolés sur son ordinateur. À l’inverse de ces grands conférenciers théâtralisant l’alpinisme, il donne l’impression de raconter ses balades à ses potes autour d’une bière.

À cela près que son histoire est stratosphérique. Car c’est précisément là, où l’air se raréfie, que tout semble avoir pris son sens. Kilian Jornet nous montre une photo, seul, sur les flancs de l’Everest, bien au-dessus de 7000 mètres, dans la zone où notre corps meurt peu à peu, littéralement. Nous sommes en 2016, une année avant sa double ascension éclair sur cette même montagne.

«Ce jour-là j’avais trouvé ce que j’ai toujours cherché en montagne. Mon corps répondait parfaitement, le paysage était incroyable, il n’y avait pas un bruit, personne à des kilomètres à la ronde. J’étais comme en lévitation, tout avait du sens.» Et cela, sans même avoir atteint le sommet. Quelques jours plus tard, sa vie ne tiendra qu’à son piolet qui résiste à une puissante coulée. «Il y avait peut-être trop d’euphorie, tu redescends très vite. Mais ça reste un moment hors du temps.»

Toujours progresser

Alors bien sûr, il y a les records, les médailles, les trophées et, il ne le nie pas, tout cela joue un rôle important. Mais plus intimement, il y a en permanence l’envie d’en connaître plus sur soi, sur ses limites. D’explorer, d’aller voir, plus que de conquérir. «Que ce soit avec mes parents dans le refuge où j’ai grandi ou dans ma vie de sportif professionnel, mon objectif a toujours été d’apprendre, de progresser face à moi-même. Les résultats n’ont jamais été une motivation. Après, lorsqu’ils arrivent, tu y prends goût mais ça ne doit jamais occulter le reste.»

Ses records démentiels en montagne – dont l’aller-retour au Mont-Blanc en moins de cinq heures, au Cervin en moins de trois heures – sont établis dans la même optique. «Un record en montagne ça ne veut rien dire car les conditions ne sont jamais exactement les mêmes. Si j’y allais, c’était d’abord parce que d’autres l’avaient fait avant moi, et pour voir ce qui était possible. Au Cervin, j’ai posé mon bus durant deux semaines à Cervinia, je suis monté tous les jours, et un matin je me suis dit que j’allais essayer.» Et à revoir les images, on a toujours du mal à y croire. Et si certains de ses records ont été battus, il ne leur courra pas après. Par contre, il rêve d’ouvrir de nouveaux possibles en Himalaya.

Et la peur dans tout ça?

D’ailleurs tout cela en vaut-il vraiment le coup? Jeune papa et à bientôt 32 ans, n’est-il pas temps de cesser de jouer au funambule? «J’ai très souvent peur, et d’ailleurs je fais régulièrement demi-tour. Mais aujourd’hui ce n’est pas la montagne qui m’inquiète car c’est un lieu où j’accepte les risques, où je fais de mon mieux pour les maîtriser, être devenu papa n’a presque rien changé pour cela. Je me soucie plus de l’air que ma fille respire, de ce qu’elle mange et de l’état dans lequel on lui laisse la planète.» Conscient d’être un brin «hypocrite» avec tous ses déplacements, il dit toutefois «faire de son mieux à son niveau». Interrogé sur son rapport à la mort, il joue les terre à terre. «Dès que tu nais, tu commences à mourir. Je préfère penser à vivre.»

Et sur une ultime image où on le voit gambader sur une arête large comme un fil de rasoir, certains auront des frissons. Lui, le sourire. Car où d’autres ne voient que le précipice, lui voit un chemin où courir pour se sentir en équilibre et inexorablement vivant. Sans nous inviter à faire comme lui, il nous rappelle que cela commence simplement: «J’espère juste vous avoir donné envie de sortir demain.»

Créé: 06.08.2019, 19h17

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