Elvis Merzlikins: «J’ai eu peur de tout perdre»

Hockey sur glaceAprès les doutes, l’état de grâce. L’ex-Luganais, propulsé gardien No 1 de Columbus, aligne les prouesses en NHL.

Elvis Merzlikins: «Je ne sais pas où se situent mes limites.»

Elvis Merzlikins: «Je ne sais pas où se situent mes limites.» Image: GETTY IMAGES

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L’image est devenue culte. Quand il mène les Blue Jackets de Columbus à la victoire dans le championnat de NHL, Elvis Merzlikins (25 ans) bondit tel un diablotin de sa cage et se projette dans les bras d’un coéquipier. Depuis cinq semaines, le Letton à licence suisse ne cesse de répéter une scène qui crée à chaque fois le buzz sur les réseaux sociaux et est relayée dans les highlights à la télévision. Depuis le 29 décembre 2019, la fiche de l’ex-cerbère d’un HC Lugano qui souffre de son départ pour l’Amérique du Nord confine au surnaturel: treize matches, onze victoires, quatre blanchissages, 95,4% d’arrêts.

S’il est aujourd’hui acclamé et que les suiveurs de la ligue professionnelle nord-américaine commencent à s’intéresser au parcours de ce portier qui leur était aussi familier qu’un varan de Komodo il y a six mois, Merzlikins n’a pas toujours joui de cette noble attention. No2 des Tuniques Bleues derrière le Finlandais Joonas Korpisalo en octobre, il a eu droit aux railleries éprouvées liées à son prénom, héritage d’un papa fan du «King» et décédé à 31 ans.

Ses huit premières titularisations devant le filet d’une formation qui avait perdu quatre éléments majeurs sur le marché estival des joueurs autonomes (le gardien Sergei Bobrovsky ainsi que les attaquants Artemi Panarin, Matt Duchene et Ryan Dzingel) s’étaient toutes soldées par des défaites. À chaque fois, des gazettes glissaient le fameux «Elvis has left the building» (Elvis a quitté le bâtiment) dans leurs commentaires d’une finesse suspecte. «Ici, ce n’est pas facile tous les jours, témoigne le lauréat du trophée Jacques Plante (remis au meilleur gardien du championnat de Suisse) en 2016 et en 2018. Depuis que je joue au hockey, j’ai toujours entendu le mot «pression». Mais je ne savais pas ce qu’il signifiait réellement avant de débarquer en NHL. Ce n’est pas quelque chose que l’on peut définir, c’est un truc que l’on sent.»

D’abord sur PlayStation

Dimanche dernier, après la victoire des Blue Jackets à Montréal (3-4) où le Letton a remporté son duel à distance face à Carey Price, référence de sa profession, on s’est longuement assis avec un homme ravi de parler en italien et qui ne s’adresse d’ordinaire aux médias que par voie de communiqué depuis le début de l’année. «Parce que je veux garder toute mon énergie et ma concentration sur mon jeu.»

Derrière son regard angélique et ses yeux bleus perçants qui invitent à l’apaisement, Elvis Merzlikins ne le nie pas: il a eu peur. Peur que son rêve américain se transforme en cauchemar après son entrée en scène où il n’avait pas répondu à ses attentes et à celles de son employeur. «Tout était nouveau pour moi, se remémore-t-il. J’avais les boules car je devais m’habituer à un nouveau rôle. À Lugano, j’étais dans le rythme, je jouais tous les matches et ma place n’était pas remise en cause après une mauvaise performance. Ici, plus je perdais, plus je doutais, plus j’avais peur.»

Avec un zeste de recul, il regarde dans le rétro sans agacement, comme si cette phase avait aussi été bénéfique, comme si elle lui avait permis de grandir en tant qu’homme et en tant que gardien. «Vous savez, ici, il y a tous les meilleurs joueurs du monde. Un jour, on me dit: demain, tu joues. Le lendemain, en face de moi, je vois Evgeni Malkin et Sidney Crosby, des superstars. C’était difficile à croire que je vivais dans la réalité, que j’étais dans la même ligue qu’eux. J’avais déjà joué quelques matches avec ces monuments, mais c’était sur PlayStation.»

À cet instant, des interrogations se bousculent derrière son masque. «Suis-je à ma place? Vais-je être à la hauteur? Je redoutais de ne pas être dans le tempo.» Le questionnement est légitime. La NHL n’est pas une ligue de développement. Les gardiens Nos 2, qui ne sont impliqués que dans 20 à 25 des 82 parties de la saison régulière, sont souvent des vétérans aguerris à ce type de challenge. Merzlikins, lui, avait autant d’expérience dans ce rôle qu’il en a en danse classique. Ces interrogations ne datent que de quelques mois. Mais, à leur évocation, l’ex-Bianconero sourit: «Je me demandais si j’avais l’étoffe pour grandir dans cette ligue. Aujourd’hui, j’ai obtenu la réponse: elle est positive.»

«Ma dernière chance»

Le destin de l’ancien junior de la Cornèr Arena, qui suit encore l’actualité de la formation luganaise, a été chamboulé le 29 décembre lors de la séance de tirs aux buts d’un match contre Chicago. En tentant de stopper la tentative de Jonathan Toews, Joonas Korpisalo a subi une blessure au cartilage du genou droit. Opéré dans la foulée, le Finlandais ne devrait pas revoir l’action avant la mi-février et a indirectement offert une deuxième chance à Elvis Merzlikins.

«Je ne m’attendais pas à ce que Korpisalo se blesse, insiste-t-il. On ne veut jamais qu’un coéquipier vive une pareille mésaventure. Mais j’étais assez mature pour comprendre les conséquences de cette séquence pour moi.» Il pèse ses mots: «C’était ma dernière chance, c’est en tout cas ainsi que j’ai lu les événements.» Il a raison: en cas d’insuccès du No 2 devenu No 1 sur un concours de circonstances, le directeur général, Jarmo Kekäläinen, aurait probablement agi sur le marché des transactions pour obtenir un nouveau gardien.

«Le train est passé et j’ai réussi à y monter», résume le Suisse d’adoption dont les performances exceptionnelles ont permis aux Blue Jackets, une équipe déconsidérée en début de saison, de revenir dans la course aux séries éliminatoires. Après 53 matches, le club de l’Ohio pointe à la cinquième place de la Conférence Est avec une collecte de 65 points.

Merzlikins, lui, est érigé en héros par ceux qui le raillaient il y a peu. «Je n’écoute pas ce qui se dit sur moi, coupe-t-il. Il y a déjà bien assez de stress, il n’est pas nécessaire d’en rajouter. Et moi, ben, j’ai envie de me divertir.» Comme quoi la pression est compatible avec le plaisir. Au fait, a-t-il la conviction de livrer le meilleur hockey de sa carrière? Son sourire inonde la pièce: «Je ne sais pas où se situent mes limites. Mais, oui, je me sens bien, je m’amuse.»

Créé: 06.02.2020, 19h47

Bio Express

Nom: Merzlikins

Prénom: Elvis

Âge: 25 ans

Nationalité: lettone

Licence de jeu: suisse

État civil: célibataire

Club actuel: Blue Jackets de Columbus (NHL)

Club junior: Lugano

Carrière en National League: Lugano (de 2012 à 2019)

Récompenses: lauréat du Trophée Jacques Plante en 2016 et en 2018

«Nous savions ce que nous avions avec Elvis»

Directeur général des Columbus Blue Jackets, Jarmo Kekäläinen avait repêché Elvis Merzlikins en 76e position lors du repêchage de 2014. Il y a six ans, le Finlandais préparait déjà la succession de Sergei Bobrovsky devant le filet et savait que la draft n’était pas une science exacte. Néanmoins, au fil des années et du suivi attentif du développement du gardien avec le HC Lugano et avec l’équipe nationale de Lettonie, le patron finlandais se frottait les mains.

«Nous savions ce que nous avions avec Elvis. Il l’a montré aux Mondiaux contre des joueurs de la NHL. D’accord, ce n’est peut-être pas le même niveau de compétition que la NHL, mais il faisait face à des tirs estampillés NHL.» Sous-entendu, d’une précision et d’une puissance d’un autre calibre que dans la ligue helvétique.

«La plus grande difficulté pour lui à Columbus, c’était d’être dominant en ne jouant pas sur une base régulière», ajoute Rick Nash, l’adjoint de Kekäläinen. L’ancien joueur de Davos, premier choix overall des Blue Jackets en 2002, devine «un potentiel extraordinaire chez un Merzlikins qui apprend vite».

Un fait que corrobore Jarmo Kekäläinen: «Jouer le rôle gardien d’auxiliaire est l’un des boulots les plus durs du hockey. Puis, quand Joonas Korpisalo s’est blessé, Elvis a eu sa chance et il livre la marchandise.»

Après le succès à Montréal, il a d’ailleurs été le premier à serrer la main de son goalie dans le vestiaire.

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