La Suisse a un fâcheux problème de pelouses

FootballAprès d’autres, Servette et Lausanne joueront sur un terrain synthétique dès cet été. Un transfert de surface justifié par des coûts d’entretien bien moindres.

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Chaque année, Birmingham propose une cérémonie des oscars du jardinage. A cette occasion, on y célèbre les meilleurs «groundsmen» d’Angleterre, à l’enseigne du très officiel classement des plus belles pelouses de Premier League – un honneur qui, depuis trois saisons, revient à celle de Leicester, bichonnée par John Ledwidge, un roi du gazon à la tête d’une équipe d’une dizaine de jardiniers dévoués à l’entretien de l’impeccable pelouse du King Power Stadium.

Un tel classement n’a aucune chance de voir le jour en Suisse, et pour cause. Faute de réussir à entretenir - pour des motifs souvent purement financiers - des pelouses naturelles comme elles devraient l’être, les clubs helvétiques se tournent toujours davantage vers des terrains synthétiques. Une malédiction, voire une hérésie pour les nostalgiques de l’odeur de l’herbe coupée; un choix empreint de bon sens pour les esprits plus pragmatiques, lesquels vantent les multiples avantages du plastique, que ce soient en terme de fréquence d’utilisation ou de coûts d’entretien, divisés en moyenne par dix.

En Super League, Young Boys, Thoune et NE Xamax s’y sont déjà mis depuis plusieurs années. Dès cet été, ils seront rejoints par Servette, qui, à la Praille, s’apprête à ranger au garage sa fameuse pelouse hybride, pourtant présentée comme une Rolls-Royce lors de son installation à grand frais en 2016, et par le Lausanne-Sport, en cas de promotion dont on voit mal comment elle pourrait lui échapper.

On refroidit les pelouses

La Suisse serait-elle donc incapable d’offrir à son football d’élite des pelouses dignes de ce nom? Est-ce finalement si compliqué d’en assurer l’entretien? «Il faut savoir que l’herbe pousse entre 6 et 28 degrés, répond Pierre-Yves Bobigny, responsable de la qualité des pelouses auprès de l'ASF et de la SFL. A partir de 21 degrés, le gazon perd 50% de sa croissance et surtout, ne se régénère pas. Longtemps, le grand défi a été d’avoir de belles pelouses pendant l’hiver. Avec le réchauffement climatique, c’est l’été qui pose problème. Il importe désormais de refroidir les pelouses, en les climatisant par le sol.» Tout cela entraîne une explosion des coûts et pousse souvent les clubs concernés à changer de surface.

D’autres facteurs peuvent justifier ce basculement en faveur du synthétique. Au critère agronomique et au manque de moyens déployés (ce qui fut le cas au stade de Genève) s’ajoute l’aspect financier, souvent primordial, avec la garantie pour les clubs de rentabiliser au maximum leur surface: on peut y jouer indéfiniment, week-end après week-end, indépendamment de la météo.

«90% de la formation des jeunes footballeurs s’effectue aujourd’hui sur du synthétique, observe Pablo Iglesias, directeur sportif du LS. Le label exige un certain nombre d’entraînement hebdomadaire. Pour les collectivités publiques, c’est une question de ressources.» Alors qu’Ineos, propriétaire du club vaudois, a confié cette saison l’entretien de la Pontaise à un prestataire privé, le leader de Challenge League s’apprête à découvrir les joies du synthétique en déménageant. «Culturellement, reprend notre interlocuteur, le football n’est pas encore installé comme un sport prioritaire dans lequel les gens s’identifient. On est plus dans la culture de la quantité. A titre personnel, j’interdirais les pelouses artificielles. Jamais aucun terrain synthétique ne remplacera l’herbe…»

Alors qu’en Angleterre, les pelouses plastiques sont interdites dans les quatre premières divisions, la Swiss Football League les autorise, principalement pour une question de coût. Au moment où l’on est en train d’en renégocier les droits, le contrat TV exige par ailleurs un produit visuellement de qualité, et non des bourbiers, ce qui plaide en faveur du synthétique, répondant également à l’allongement des calendriers, avec l’avènement d’un football quatre saisons pratiqué de janvier à décembre.

Une question politique

Comme on l’imagine, en Suisse, la question est aussi politique. Si à Bâle, Berne, Saint-Gall et Genève par exemple, les installations sont aux mains d’organismes privés, le Letzigrund zurichois, la Swissporarena lucernoise et Tourbillon sont entretenus par les municipalités elles-mêmes. A cet égard, la pelouse du FC Sion fera cet été l’objet d’une complète rénovation, ce qui va contraindre l’équipe à entamer l’exercice 2020-2021 à l’extérieur.

Ancien directeur de la SFL, Edmond Isoz a accompagné ce changement global de philosophie. «Compte tenu de la professionnalisation du jeu et de l’utilisation accrue des terrains, explique-t-il, on s’est rendu compte à un moment donné qu’il fallait trouver des alternatives. Ceux qui regroupent toutes leurs équipes sur un même lieu en tirent des avantages. A Berne, professionnels et espoirs de Young-Boys partagent la même maison au stade de Suisse, ce qui favorise la transmissions des idées entre les différents coaches.»

Pour Claudius Schäfer, l’actuel patron du football helvétique, un retour en arrière semble illusoire. «Il y a des plus et des moins pour chaque surface, admet-il. Si j’écoutais mon coeur de romantique, je préférerais le gazon naturel. Mais il y a la réalité concrète… Le succès des synthétiques est aussi la conséquence du manque de reconnaissance du sport dans notre pays, et de la difficulté des villes à mettre des terrains à disposition.» Loin des mottes de notre enfance, il en résulte un football 2.0, parfois déshumanisé parce que trop standardisé.

Gare aux micropolluants

Refusant d’abdiquer, les nombreux adversaires du synthétique pensent avoir trouvé l’argument imparable, en mettant en avant le risque sanitaire que constitue les micropolluants contenus dans les fibres synthétiques, notamment en cas d’usure prématurée. Après l’affaire des granulés de caoutchouc, le danger serait tel que Bruxelles a promis de légiférer cette année encore. Entre herbe fraîche et tapis vert, la bataille ne fait peut-être que commencer.


Naturel versus synthétique

Le jeu

La pelouse naturelle, c’est l’essence même du football. Le hic, c’est qu’elle supporte moyennement les variations de température – propres à la Suisse – et les précipitations. C’est là tout l’intérêt du gazon synthétique, résistant aux conditions météorologiques et dont l’utilisation est potentiellement illimitée. Dans le jeu proprement dit, pas de mottes susceptibles de faire manquer un contrôle, de pelouses gorgées d’eau ou trop sèches, mais une surface régulière, quasi stable, plus rapide aussi, où les appuis sont plus durs et les rebonds plus marqués. Une simple question d’habitude?

L’entretien

Il est possible de faire d’une pelouse naturelle (ou hybride) un billard durant toute l’année. Simplement, il faut en payer le prix. Pour la maintenir en bon état, il faut davantage de matériel, d’engrais et d’arrosage, mais également des jardiniers spécialisés. Le gazon artificiel coûte moins cher à l’entretien. Mais il demande tout de même certains traitements, au niveau des couches et des fils.

La santé

Dans les deux premières divisions françaises, le gazon artificiel est désormais interdit. Parce que «la pratique professionnelle du football sur des surfaces synthétiques entraîne des traumatismes musculaires, torsions et stress au niveau des articulations, brûlures, qui finissent par laisser des traces au niveau d’organismes déjà lourdement sollicités», dit la Ligue de football professionnel. En Suisse, c’est plutôt la répétition des passages du naturel au synthétique qui inquiète. J.R.

Créé: 12.02.2020, 21h03

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