Le football commence déjà à se déchirer

Covid-19Christian Constantin a licencié neuf stars de Sion, des clubs font pression sur des joueurs: l’autre réalité.

Christian Constantin a mis le feu aux poudres en virant neuf joueurs qui refusaient le chômage partiel.

Christian Constantin a mis le feu aux poudres en virant neuf joueurs qui refusaient le chômage partiel. Image: Keystone

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Il y a sans doute une part d’indécence à s’attarder sur les états d’âme des footballeurs professionnels, quand le monde entier est en urgence sanitaire. À vrai dire, le footballeur est comme le travailleur lambda. Il défend ses intérêts, s’inquiète de son salaire à la fin du mois. Ni plus ou moins égoïste que le reste de la population. Il y a de tout dans ce microcosme sportif: des riches pros qui abandonnent leurs salaires de mars pour soulager leur club (les joueurs de Mönchengladbach), des Neuchâtelois ou des Servettiens qui acceptent les mesures de chômage partiel qui se mettent en place, des joueurs du FC Sion qui les refusent et qui sont virés. On aurait tort de juger trop vite.

Christian Constantin y est allé au pas de charge. Une demande formulée dans l’urgence à ses joueurs sur la base de l’acceptation du chômage partiel, une réponse exigée dans les plus brefs délais, une jurisprudence brandie et clap de fin: résiliation du contrat de travail avec effet immédiat pour les neuf éléments n’ayant pas répondu ou refusé la proposition.

Au tribunal?

Tout cela se finira probablement dans un tribunal. «Parce que rien ne dit que refuser une mesure de chômage partiel est un juste motif pour un licenciement avec effet immédiat. Au contraire, dans le cadre de joueurs au bénéfice d’un CDD (ndlr: contrat à durée déterminée), je pense que cela n’est d’ailleurs pas possible. La jurisprudence avancée par le président du FC Sion ne s’applique pas dans ces cas.» C’est l’analyse d’un avocat spécialisé en droit du travail et en droit du sport, proche du dossier, qui préfère garder l’anonymat. Ça promet.

La mesure intempestive prise par Christian Constantin a mis le feu aux poudres. Elle incarne à elle seule les pressions qui peuvent s’exercer maintenant. Le football se déchire déjà. On peut bien sûr trouver le refus des neuf joueurs (Pajtim Kasami, Alex Song, Ermir Lenjani, Xavier Kouassi, Seydou Doumbia, Mickaël Facchinetti, Christian Zock, Birama Ndoye et Johan Djourou) incompréhensible. Il est question au final et pour faire preuve de solidarité durant l’épreuve traversée par tous, d’un salaire plafond de 12 350 francs, tellement plus que la plupart des gens.

C’est vrai, cela apparaît comme indécent. Surtout actuellement. La SAFP (l’association suisse des footballeurs professionnels), ne voit pas les choses comme cela. Elle souligne qu’avec le chômage partiel imposé aux joueurs pros, «les clubs tentent de transférer le risque entrepreneurial vers l’État et en particulier vers les joueurs, qui devraient s’attendre à des baisses de salaire considérables», est-il précisé dans un communiqué.

Le président de la SAFP, Lucien Valloni, s’oppose bien sûr «aux licenciements abusifs, tels ceux prononcés par le FC Sion», mais souhaite aussi explorer d’autres pistes. «Les joueurs comprennent très bien les difficultés que traverse la société, qui touchent le tissu économique, les clubs aussi, explique-t-il. Ils aimeraient pouvoir discuter. Par exemple, ils sont prêts à ne pas recevoir l’entier de leurs salaires durant un moment, pour reporter le paiement à plus tard. Cela libérerait des liquidités pour les clubs. Quant au chômage partiel, pourquoi vouloir y recourir avant de savoir si la saison ne pourra pas se terminer plus tard? Ou sans savoir encore de quel ordre sera l’aide de l’État pour le sport en général et pour les clubs de foot en particulier?»

Une autre réalité

Derrière ces interrogations, d’autres réalités. Ici, il n’est pas question d’un gros salaire de 50 000 francs par exemple qui, réduit à 12 350 francs, représenterait proportionnellement une réduction massive. On ne juge pas de savoir s’il est légitime ou pas de refuser un chômage partiel dans ces conditions. En revanche, pour d’autres, des salaires de base bien plus modestes, dans de petites équipes de Super League aux budgets modestes ou en Challenge League, des sérieuses tensions sont déjà apparues. Sous forme de pressions malsaine.

«Oui, c’est vrai, confirme Lucien Valloni. J’ai déjà eu des retours, qui font état de certains clubs ou dirigeants qui demandent à certains joueurs d’accepter une baisse de salaire, ou un chômage partiel, faute de quoi le contrat ne sera pas reconduit ultérieurement. Ces pressions existent. Des joueurs m’en ont parlé, je ne peux pas citer de noms, bien sûr, mais c’est ainsi.»

Valloni aimerait pouvoir en parler avec la Swiss Football League. L’institution s’y refuse jusqu’à présent. On ne sait pas jusqu’à quel point ces diverses pressions sont l’expression d’une détresse économique ultime ou l’émergence d’un pragmatisme bassement opportuniste. C’est tout le dilemme de la situation actuelle, pour les clubs comme pour les joueurs.


A Servette et Xamax, les choses se font simplement

Pas d’oukase dans les deux autres clubs romands de Super League. Tant au Servette FC qu’à Neuchâtel Xamax, tout s’est mis en place simplement. Les joueurs ont été informés des démarches entreprises par les dirigeants pour le chômage partiel, ils ont été concernés et pas mis devant le fait accompli, ils se sont tous montrés solidaires des mesures.

On pourra toujours se dire que les salaires des Servettiens ou plus encore des Neuchâtelois n’ont rien en commun avec certaines stars du FC Sion, il n’en demeure pas moins qu’il n’y a pas eu de problèmes.

«Nous étions sans doute les premiers à avoir entrepris les démarches pour le chômage partiel des joueurs, afin d’être prêt le cas échéant, explique Constantin Georges, directeur général du SFC. Nous l’avons fait en toute transparence avec nos joueurs, ils comprennent la situation, il n’y a pas de problème. Personne n’est venu me signaler son opposition au principe. Les procédures simplifiées mises en place par le canton ont facilité la tâche. Les réductions d’horaire de travail pour nos employés et joueurs vont de 50% à 80%»

Du côté de Neuchâtel, même ambiance. Raphaël Nuzzolo l’explique très bien. «Nous comprenons évidemment ce qui se passe, ce qui est en jeu, lance le buteur. Nous savons ce que cela implique. Je me garderai bien de juger les choix des uns et des autres, parce qu’il faut voir comment les choses se font. Dans ces circonstances, il faut une discussion, une concertation. Parce que ce n’est simple pour personne, ni pour les clubs, ni pour les joueurs. J’espère surtout que l’aide de l’État sera conséquente pour le sport suisse, afin que les clubs, pas seulement les clubs de football, soient toujours opérationnels après, quand les choses iront mieux.»

Comme pour tout le monde, l’incertitude quant à ce futur rend les choses floues et les décisions prises de part et d’autre difficilement critiquables, fussent-elles celle de riches footballeurs professionnels privilégiés. D.V.

Créé: 22.03.2020, 08h13

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