La femme est l'avenir du foot

Mondial 2019La fièvre s’emparera-t-elle des rues pour la Coupe du monde féminine de football, qui vient de débuter? Pas sûr. Mais quelque chose est en train de changer dans l’univers macho du ballon rond.

La Coupe du monde de 2015. Ci-dessus, le match Norvège-Angleterre, deux équipes à surveiller en 2019. Les Etats-Unis, eux, tenteront de garder leur trophée.
Vidéo: ALINE ECUYER

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C’est parti. Durant un mois, jusqu’au 7 juillet, la Coupe du monde de foot va aligner les matches. D’habitude, en pareille circonstance, une ambiance un peu particulière s’empare des villes: fan zones, foot aux terrasses des bistrots, paris ouverts au bureau, une fièvre électrisante s’installe pour un mois, rupture jouissive dans le train-train du quotidien. Même les non-fanatiques trouvent cela amusant, disons jusqu’au moment des klaxons… Seulement voilà, en cette année impaire, ce ne sont pas les hommes mais les femmes qui vont batailler tous les soirs sur le terrain. L’ambiance sera-t-elle la même? Là aussi, on peut lancer des paris. À Genève, la Ville met bien en place une fan zone, mais seulement pour la finale et les demi-finales. Tout est dit.

Objectif prioritaire

Ce Mondial féminin de foot, qui se déroule en France, mérite pourtant toutes les attentions. Si l’ambiance bière-schnitzel fait certes un peu défaut, jamais une compétition féminine n’a eu le potentiel de susciter autant d’intérêt. Le groupe TF1 diffusera 25 matches, Canal+ l’intégralité du tournoi. Bien promu par la FIFA, le rendez-vous se veut un pas décisif pour faire décoller l’intérêt des masses – à commencer par celui des consommatrices – pour le ballon rond version féminine. «La FIFA a fait du développement du football féminin un objectif prioritaire, parce que ce segment du marché représente une énorme marge de progression des recettes, essentiellement en droits de télévision et en sponsoring. Et cela alors que les colossaux revenus du football masculin atteignent leurs limites. C’est un nouveau terrain à conquérir, où la moindre progression de part de marché pèse des milliards de dollars», souligne Sebastian Chiappero, directeur à Genève de Sponsorize, une société experte en marketing sportif.

La FIFA s’est donc fixé des objectifs à l’échelle de la planète: 100% des associations membres devront avoir développé une stratégie pour le football féminin d’ici à 2021; le nombre de 60 millions de footballeuses dans le monde devra être atteint d’ici à 2026; et toute une série de mesures sont et seront prises pour améliorer la valeur commerciale du foot féminin: promotion du segment grâce à la Coupe du monde, augmentation du nombre de compétitions, nomination d’ambassadrices du football, actions auprès d’influenceurs… «On commence déjà à bien sentir les effets de cette stratégie, poursuit Sebastian Chiappero. Et tous les acteurs du marché s’inscrivent dans la même tendance, prêts à exploiter le créneau. On le voit notamment à travers l’intérêt grandissant des sponsors. Comme Nike, qui s’emploie à façonner des égéries du foot féminin. Tous les marqueurs du développement d’un marché sont là.»

Le chercheur Raffaele Poli, directeur de l’Observatoire du football CIES à Neuchâtel, souligne aussi la tendance, marquée également par un autre indicateur: «Tous les grands clubs européens ont compris leur intérêt à investir dans les compétitions féminines pour y décrocher des résultats et attirer le public.» En mars dernier, un match entre l’Atlético Madrid et le FC Barcelone a attiré plus de 60 000 spectateurs à Madrid. Du jamais-vu. «Et tout comme cela s’est produit chez les hommes, on assiste à l’internationalisation du foot féminin, note le chercheur. Un club comme le Bayern Munich n’aligne pratiquement plus que des étrangères. L’Olympique Lyonnais, Manchester City et Arsenal sont aussi en pointe sur le recrutement. La différence reste la valeur des transferts, qui atteint des sommes colossales chez les hommes mais reste très faible chez les femmes.» Même différence côté salaire. La joueuse la mieux payée au monde, Ada Hegerberg (OL), touche un salaire brut environ 200 fois moins élevé que celui du footballeur le mieux rémunéré: elle gagne près de 500 000 euros annuels, contre 100 millions d’euros pour Lionel Messi à Barcelone.

Des primes au rabais

À bien des niveaux, en termes d’égalité de traitement, les footballeuses courent encore loin, très loin, derrière leurs homologues masculins. Ces différences, alors que la FIFA et l’UEFA affichent clairement leurs ambitions pour faire fructifier le foot féminin, créent des tensions. «Tout le monde, à commencer par les premières intéressées, aimerait bien profiter des retombées commerciales du développement du foot féminin. Les joueuses, logiquement, veulent aussi leur part de gâteau», relève Raffaele Poli.

Leurs revendications se font donc d’autant plus entendre dans le contexte du Mondial. À quelques jours de l’événement, l’Américaine Megan Rapinoe a pointé du doigt la FIFA, l’accusant de ne pas en faire assez pour promouvoir son sport. L’équipe d’Australie a dénoncé, en réclamant des ajustements, l’énorme différence de dotation du tournoi: pour les hommes, 400 millions de dollars à se partager entre 32 équipes en 2018 en Russie, contre seulement 30 millions pour les 24 équipes féminines en 2019 en France. Logique, diront certains, dans une activité où les droits de télévision et le sponsoring conditionnent tout le marché. Mais cela est plus discutable en ce qui concerne les primes de match distribuées par les fédérations. En mars dernier, l’équipe féminine des États-Unis (un pays où pourtant le soccer a d’abord été un sport féminin) a traîné sa fédération en justice pour inégalité de traitement entre hommes et femmes, réclamant des millions de dollars d’arriérés de salaire. Chiffres à l’appui, la plainte relève que, par exemple, pour un match amical remporté, une joueuse de l’équipe nationale américaine touche 4950 dollars contre 13 165 pour un joueur. En 2017, l’équipe féminine du Danemark est même allée jusqu’à se saborder dans la phase de qualification pour cette Coupe du monde, refusant de jouer un match contre la Suède pour les mêmes raisons. Plus frappant encore, le cas de la Norvégienne Ada Hegerberg, âgée 23 ans. Elle vient de remporter la Champions League avec l’Olympique Lyonnais, elle a été couronnée du premier Ballon d’or féminin, l’an dernier, mais elle ne participera pas au Mondial avec son équipe. Une décision prise en 2017 déjà. Elle aussi proteste contre les inégalités de traitement. Depuis ces coups de gueule, plusieurs pays, dont la Norvège et le Danemark, se sont employés à gommer quelque peu les inégalités. Les choses changent, mais lentement.

Sexisme ordinaire

Primes de match dérisoires, mais aussi manque d’infrastructures, promotion insuffisante de leur sport, les joueuses en ont pris l’habitude: l’univers dans lequel elles doivent batailler dépasse largement les dimensions d’un terrain de foot. Le sexisme ordinaire se niche partout, jusque dans les détails. Anecdote parlante: les Bleues, en pleine préparation pour leur Mondial, ont dû laisser la place aux hommes sur le site de Clairefontaine, lesquels devaient préparer un match amical, France-Bolivie, sans aucun enjeu…

Mais ces discriminations ou relents de sexisme sont aujourd’hui ouvertement dénoncés. L’effet MeToo est peut-être passé par là. En 2011, pour être vue, l’équipe féminine d’Allemagne posait en tenue sexy en couverture de Playboy. Cette année, dans un clip qui fait le buzz sur internet, la nouvelle génération adopte un tout autre ton: «Nous n’avons pas de «balls» (couilles), mais nous savons manier les balles», ironisent les Allemandes. Et d’interpeller le public: «Nous jouons pour un pays qui ne connaît même pas nos noms», lancent-elles, en rappelant qu’elles ont été huit fois championnes d’Europe et deux fois championnes du monde. La bataille des footballeuses pour être reconnues, en marge de leurs exploits, est engagée. C’est aussi ce qui rend cette Coupe du monde en France très intéressante, en plus du spectacle attendu: un foot fluide, technique, offensif et sans les plaintes incessantes envers l’arbitre. Alors, à vos écrans!

Créé: 07.06.2019, 20h25

Trois joueuses à suivre à la Coupe du monde

Wendie Renard





Formée à l’Olympique Lyonnais depuis l’âge de 16 ans, club qu’elle n’a jamais quitté, Wendie Renard, 28 ans, incarne à elle seule les valeurs de l’école lyonnaise et les performances qui vont avec. Elle compte 6 titres de championne d’Europe avec l’OL, excusez du peu! En équipe de France, du haut de son 1,87 m, c’est un élément essentiel de la défense. Une véritable tour de contrôle qui organise tout le jeu tricolore. La Française se confie souvent sur son enfance en Martinique, lorsqu’elle se savait déjà déterminée à faire du foot au plus haut niveau. «Dans
le préau, si je n’avais pas de ballon, je tapais dans n’importe quoi, une bouteille en plastique», a-t-elle raconté il y a quelques jours sur Europe 1. Elle représente, avec Amandine Henry, toute la détermination de l’équipe de France à faire aussi bien que les Bleus en 2018.

Dzsenifer Marozsán





Sa mère a bien essayé de l’initier à la danse et au piano, mais rien à faire. Enfant, Dzsenifer Marozsán n’avait qu’une idée en tête, jouer au foot, comme son père, qui a connu une brève carrière internationale avec l’équipe de Hongrie au début des années 90. C’est plutôt réussi. À 27 ans, Dzsenifer Marozsán, qui a grandi en Allemagne avant d’en prendre la nationalité à 15 ans, est l’une des stars de l’équipe noir, rouge et or. Réputée pour ses grandes qualités
techniques, la milieu de terrain a réussi cette saison à être sacrée meilleure joueuse du championnat de France, avec l’Olympique Lyonnais, alors que sa saison était compromise à cause d’une embolie pulmonaire contractée en été 2018. Sous les couleurs de l’Allemagne, elle espère retrouver Lyon et son stade le 7 juillet, pour y décrocher sa première Coupe du monde.

Alex Morgan





Véritable star dans son pays, Alex Morgan, 30 ans, est, avec Megan Rapinoe, l’une des figures emblématiques de l’équipe des États-Unis. Sa première sélection en équipe nationale remonte à 2008. L’attaquante du Pride d’Orlando s’est montrée décisive lors de la dernière Coupe du monde, remportée par son équipe. On la qualifie de «clutch player», joueuse capable de faire basculer une rencontre. Déjà bardée de sponsors, elle est la première joueuse à avoir vu son effigie figurer sur la couverture du jeu vidéo FIFA 16 d’Electronics Arts. Cette diplômée en économie politique de l’Université de Berkeley s’est aussi positionnée contre la politique antimigratoire de Donald Trump. Elle a déjà dit que si les États-Unis gagnaient le Mondial, elle n’irait pas saluer le président à la Maison-Blanche.

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