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Didier Deschamps: «J'entre dans le cerveau de mes joueurs»

Le sélectionneur de l'équipe de France s'est livré avant la rentrée des champions du monde, qui affronteront l'Allemagne, jeudi soir.

Didier Deschamps s'est longuement confié avant d'affronter l'équipe d'Allemagne.
Didier Deschamps s'est longuement confié avant d'affronter l'équipe d'Allemagne.
Reuters

Ce lundi, Didier Deschamps retrouve à Clairefontaine son staff et ses champions du monde (Hugo Lloris, touché à la cuisse, devrait déclarer forfait; Steve Mandanda, blessé, est absent) après le sacre planétaire du 15 juillet à Moscou. Depuis cette finale, et le retour en France, le sélectionneur des Bleus s'est montré discret après un été en famille sur la côte d'Azur. Souriant et détendu, le teint hâlé et la ligne svelte («C'est grâce à mon heure de gainage quotidienne») dans son costume bleu nuit, le double champion du monde a reçu Le Figaro vendredi dans un grand hôtel à Monaco, non loin de son domicile, pour un entretien qui devait durer trente minutes et en a fait quasiment le double. Très demandé (117 propositions d'entretiens venues de France et de l'étranger), «DD» se livre dans une interview riche et dense, où il aborde, entre autres, la psychologie dont il fait preuve avec ses protégés.

Comme en 1998, avez-vous eu l'impression d'être un Beatles cet été après le sacre en Russie?

Des garçons comme Liza (Réd: Lizarazu) et d'autres étaient devenus les Beatles. Ils ont changé leur vie, moi je ne l'ai pas fait (sourire) . C'est toujours difficile de comparer ces deux grands moments. Il y en a un que j'ai connu dans la plus belle vie, quand on est joueur. Je savais que c'était celle-là et je vous confirme que c'est celle-là. En tant que sélectionneur, c'est aussi beau et fort, je ne dis pas plus, mais aussi. C'est un détail important.

Parvenez-vous à prendre du recul sur cette vague de sympathie?

Ce n'est pas désagréable et je préfère ça plutôt que de recevoir des tomates. Je ne veux pas faire le prétentieux mais j'ai déjà vécu ces moments dans ma vie et j'arrive à prendre du recul. Ce n'est que du bonheur. On était dans une bulle, il a donc fallu du temps pour réaliser. La seule chose que j'ai vraiment ressentie, c'est que je n'ai pas fini la Coupe du monde fatigué, sans contrecoup physique ou mental. J'étais tranquille et en forme. Parce qu'en Russie j'ai toujours bien dormi, avec des nuits complètes. Ça paraît anodin, mais c'est fondamental pour rester lucide et serein.

Qu'est-ce qui vous a le plus touché durant l'été?

J'ai reçu beaucoup de marques d'affection et énormément de messages. J'ai deux téléphones, dont un avec le même numéro que du temps où j'étais joueur - vous pouvez dire que ça date, je ne vous en voudrais pas (sourire) - et j'ai même reçu des messages de gens que je ne connais pas. Bon, c'est propre au football, je ne suis pas surpris. Quand on gagne les matchs, je reçois plus de messages (rires). Ce n'est que du positif. Après, je sais qui est sincère, qui peut l'être un peu moins...

Vous dites que Paul Pogba s'est libéré d'un poids : la presse. Que lui avez-vous dit à ce sujet durant le Mondial?

Je lui ai dit de normaliser la relation avec la presse (le milieu des Bleus a répondu plusieurs fois aux médias après une longue période de silence). J'en ai eu des discussions avec lui sur le sujet ! Ce n'est pas tout de lui dire : «Tu dois faire ça.» J'ai mis en avant des arguments, car j'ai bien connu cette situation. Très bien connu, même, pour l'avoir suffisamment payé et certains continuent de me le faire payer (allusion à Christophe Dugarry, avec lequel il est fâché après plusieurs déclarations de son ancien partenaire en Bleu), je voulais que Paul normalise tout ça avec les médias. Mais il avait des arguments aussi. Je n'ai pas la prétention de dire «J'ai fait changer Paul» , mais il l'a beaucoup mieux vécu. Est-ce que ça lui a permis d'être libéré et plus performant sur le terrain ? Je l'espère. Lorsqu'il est venu vous voir en conférence de presse la première fois (le 24 juin, deux jours avant France-Danemark), il a été dit que ce n'était plus le même Pogba. Guy (Stéphan, son adjoint) me dit : «Les médias le voient tranquille, apaisé, qui a gagné en maturité.» Mais c'était le même deux heures avant ! Ne serait-ce que le fait d'y aller, de parler avec vous, c'était un pas en avant. Paul est comme il est. Je ne vais pas dire extravagant, mais c'est lui. Je ne veux pas le changer, je plaisante avec lui. Il a voulu avoir une coupe de cheveux plus sobre? Tant mieux ou tant pis, ce sont eux qui décident, même si je ne me prive pas de les taquiner. Je suis là pour les aider, leur dire les choses quand ça ne va pas, leur donner mon avis. Quand je dis quelque chose, c'est pour leur bien, celui du collectif aussi, mais c'est leur vie.

De façon plus générale, dans votre façon de manager, certains joueurs ont confié que vous aviez évolué...

Oui, je me suis adapté à la génération que j'avais en face de moi. Mais je ne me suis pas forcé. C'est une génération plus affective. Moi aussi, peut-être, même si je ne suis pas comme ça dans ma vie de tous les jours. Je n'ai jamais été un grand démonstratif mais, en Russie, je l'ai été beaucoup plus. Et ça ne m'a pas coûté.

N'avez-vous pas envie, à bientôt 50 ans, de vous montrer différent en public, de casser cette image austère?

Oui, j'en ai envie. J'ai toujours été chambreur, taquin, tout en restant exigeant. Je me suis montré plus démonstratif avec mes joueurs car le côté affectif se faisait ressentir dans le groupe. Je me suis adapté à ça. Je ne vais pas dire que j'ai changé, mais je me suis adapté. C'est le maître mot pour un sélectionneur. En conférence de presse, je ne vais pas mettre un nez rouge pour faire rire l'assemblée. Certains disent que je ne dis rien lors de cet exercice, mais il faut écouter aussi des fois. Ce n'est pas parce que je ne dis pas ce qu'on veut entendre que la réponse n'est pas intéressante (sourire). Je dis ce que j'ai envie de dire. De temps en temps, je fais un peu d'humour, mais je suis en représentation dans l'exercice de ma fonction. Dans ma vie de tous les jours, je ne suis pas comme ça. Heureusement, d'ailleurs.

En interne, vous impressionnez vos joueurs et votre staff par votre capacité à renouveler vos discours. Quelle est votre recette?

Quand j'arrive face à eux, je sais ce que je vais dire, en combien de temps et avec quel ton. J'ai toujours des axes. Ce n'est pas que pour la fameuse causerie d'avant-match. Ça peut être le lendemain d'un match, trois jours avant, tout dépend ce que je sens (il se touche le nez), ce que je vois, ce qui nous attend. J'adore faire ça!

Mais, concrètement, comment le préparez-vous pour viser juste?

Je prends du temps pour moi, seul, à réfléchir, et je me parle à moi-même. Il n'y a aucune note, rien n'est écrit sur un papier ou un cahier. Je ne lis jamais aucune feuille lorsque je parle aux joueurs, sauf quand il y a des statistiques et qu'il faut être ultraprécis. J'ai toujours aimé faire ça, chercher certains leviers, ne pas forcément parler que des axes techniques. Des mots reviennent, certaines phrases aussi, même si maintenant j'en ai enlevés, comme le «tactiquement et physiquement» (il avait été raillé par les « Guignols de l'info » sur la prononciation de ces termes), que je n'utilise plus. Je suis là pour surprendre, mettre en éveil. Le renouvellement est indispensable.

Avez-vous des sources d'inspiration en dehors du sport?

J'aime tout ce qui touche la psychologie et le management. Ce sont des sujets qui m'intéressent. Je lis beaucoup d'ouvrages là-dessus. Il y en a un que j'ai lu pendant la Coupe du monde, Choisir sa vie, de Tal Ben-Shahar. C'est de la psychologique positive. Je n'ai rien découvert mais c'est une façon de voir la vie, d'appréhender le moment des décisions. Certains n'adhèrent pas, estiment que c'est du pipi de chat, pas moi.

Et des personnes qui vous inspirent?

J'ai beaucoup de respect et d'admiration pour Claude Onesta (l'ancien sélectionneur de l'équipe de France de handball, double champion olympique et triple champion du monde). Il le sait car on a eu l'occasion d'échanger. Avant même de le connaître - ça m'arrive peu de prendre du temps, d'écouter, de lire -, j'éprouvais un intérêt à le suivre. Je lui ai piqué une phrase en disant notamment que je n'allais pas sélectionner les vingt-trois meilleurs joueurs pour la Coupe du monde. C'est la réalité. Après, vous pouvez lire, penser ou imaginer ce que vous voulez, le résultat vient des joueurs. Le foot est fait comme ça. Mais j'ai choisi ces garçons et c'était la chose la plus importante de la Coupe du monde. Je peux évoluer, mais il y a des choses sur lesquelles je serai intransigeant comme le cadre, le collectif. Je ne suis pas un policier, encore moins un instit', mais les joueurs savent que je serai toujours là pour les protéger publiquement. Ce qui ne m'empêchera pas de leur dire ce que je pense en tête à tête.

Cela fait-il écho à un échange avec Lilian Thuram, avant le Mondial, qui assurait que le problème ne peut venir que de l'intérieur d'un groupe et non le contraire?

Oui. Si les ennuis arrivent de l'intérieur du groupe, c'est foutu. Rédhibitoire.

Entrez-vous dans le cerveau de vos joueurs?

Oui. Je fais en sorte d'y entrer. Il y a ceux qui écoutent, d'autres qui écoutent moins. Je ne suis pas Sa Sainteté. Mais cela fait partie de mon job et si on m'enlevait ça, je le vivrais mal. J'adore ça. Ce n'est pas de la prétention, mais une grande partie de ma responsabilité de sélectionneur concerne ce domaine. Ceux qui regardent les matchs peuvent avoir une analyse sur un joueur. C'est une chose. Moi, ce qui m'intéresse, c'est de connaître l'homme. Jeunes, moins jeunes, j'ai besoin de savoir ce qu'ils ont dans le ventre.

Vous avez besoin d'être entouré de bons mecs...

Ce terme est trop réducteur. C'est quoi, un bon mec ? Le gars qui dit bonjour est bien éduqué ? Coacher des béni-oui-oui ne m'intéresse pas. Il n'y a pas si longtemps, on disait que mon équipe manquait de caractère et de leader. En Russie, j'avais des leaders et mon groupe avait du caractère, toujours selon ces mêmes personnes. Surtout quand tu vois qui le dit... Mais bon, passons à autre chose.

Vous avez changé votre façon d'aborder la finale et de désacraliser l'événement entre 2016 et 2018. Expliquez-nous ce que cela veut dire.

Totalement. Je ne vais pas entrer dans les détails mais je vais argumenter. Ça a servi les joueurs qui avaient perdu la finale de l'Euro contre le Portugal (Lloris, Umtiti, Pogba, Matuidi, Griezmann, Giroud) dans leur manière d'appréhender l'évènement. J'ai modifié ma façon de faire car ça avait été trop dans l'émotion. J'avais trop chargé dans cet aspect-là. Même par rapport à moi-même. En 2016, je ne voulais pas savoir ce qui pouvait arriver après la finale de l'Euro. Que ce soit dans l'organisation, le programme, etc. Tout ce qui était anticipation, le fameux «Si on est champions d'Europe» , je ne pouvais en entendre parler. J'avais l'habitude de fonctionner comme ça. En 2018, c'était le jour et la nuit. Je n'avais aucun problème avec ça et j'ai pu donner mon avis sur l'après-finale en toute décontraction. Ça ne m'a pas gêné et je sentais de la retenue avec les membres du staff ou de la FFF. C'est moi qui leur disais que ça ne me posait aucun problème de discuter de ces choses avant la finale. Ce n'est pas ça qui va vous faire gagner, mais ça peut vous faire perdre. La Fédération a été très performante sur toutes ces questions d'organisation et d'anticipation.

Vous dites entretenir une bonne relation avec Noël Le Graët, votre président. En quoi est-elle forte et importante dans votre mode de fonctionnement?

On se titille un peu sur les questions de foot. Il a son mot à dire et on a beaucoup de respect mutuel. Cette relation est capitale pour les joueurs car s'ils sentent une tension entre le sélectionneur et son président, ce n'est pas l'idéal. Pour moi aussi, même si je m'adapte et ai déjà connu ça en club (avec Jean-Claude Dassier, son ancien président à l'OM). Il le sait, c'est lui qui décide. Mais s'il peut plaisanter avec moi sur le choix des joueurs, il sait aussi que sur ce sujet-là, c'est moi le décisionnaire. On se taquine, il adore le foot.

Votre sélection est jeune. À quand date votre dernier coup de vieux?

J'ai été préparé à ça avec mon fils de 22 ans, donc je ne suis pas surpris. Montrer ce que l'on mange, dire ce que l'on fait sur les réseaux sociaux, ça ne me viendrait pas à l'idée ! Ils sont comme ça. Je n'ai pas de compte et je n'en aurai jamais. Ce n'est pas pour moi. Ça existe, ça ne me pose pas de problème, mais il faut cadrer ça aussi par rapport à une vie collective, un adversaire ou des partenaires.

Que fait Didier Deschamps quand il ne regarde pas du foot?

Il vit sa vie. Tranquillement, discrètement. J'ai ma vie, je passe du temps avec ma famille, j'ai plus de temps. En tant que sélectionneur, on a une vie sociale. Entraîneur de club, pas vraiment. C'est aussi pour ça que je me sens épanoui dans cette fonction. Après, il faut gagner des matchs, sinon tu n'es plus là...

Dans le foot, tout va très vite. Mais si on vous dit que dans dix ans vous serez encore là?

Je ne me pose pas la question. Je suis encore sous contrat et programmé pour être là encore deux ans. Après, on verra. Dix ans, c'est un peu exagéré. Ça fait long, quand même (sourire). Je ne suis pas là pour battre des records. Si à un moment je ne le sens plus, ou si on me dit que c'est terminé, j'en prendrai note et tout le monde passera à autre chose. Ce n'est jamais présent dans mon esprit. Merci le football, je n'ai pas à me soucier du lendemain. Quoi qu'il se passe, j'aurais une belle vie après.

L'hypothèse de replonger dans le quotidien d'un club est totalement écartée dans votre esprit?

Pas forcément. Je ne vais pas dire un non catégorique. J'ai commencé à 33 ans le poste d'entraîneur et, en club, ça use. Sélectionneur, c'est différent. Après, il y a une usure qui peut arriver dans le fonctionnement, la façon de voir les choses. Ce n'est pas mon cas aujourd'hui. J'ai ma propre liberté de dire stop ou encore. Avec mon président, bien entendu. Après, tout dépend des situations. Mais bon, ça tient à quoi, le foot, des fois ? France-Ukraine (barrages retour de qualification à la Coupe du monde 2014), si on ne gagne pas 3-0, je ne serai pas là à vous parler. Idem avec une issue différente contre l'Argentine lors des 8es de finale en Russie. Aujourd'hui, je me sens bien, épanoui. Prêt à relever de nouveaux défis avec cette équipe de France.

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