Federica Pellegrini: «J’ai pris des coups, j’ai été mal en point»

NatationLa championne italienne de 31 ans parle de sport, de blessures et d’amour.

Federica Pellegrini, une femme aux multiples facettes qui s’est battue pour arriver au sommet.

Federica Pellegrini, une femme aux multiples facettes qui s’est battue pour arriver au sommet. Image: AP

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La voix a changé. Les pensées aussi. À 31 ans, «Fede» ne se retrouve plus seule face à elle-même, elle est aussi entourée d’autres personnes. Sa nage libre n’a en revanche pas changé, elle est toujours aussi gagnante. Federica Pellegrini vient de fêter son anniversaire et son quatrième titre mondial sur 200 m libre. «Avec beaucoup de sobriété, mais je vais pouvoir maintenant m’autoriser quelques excès.»

Quinze ans au sommet: c’est une affaire d’hommes?
Non, une affaire de femme italienne. Qui arrive au monde et sait d’emblée qu’elle part désavantagée dans la société. Rien ne te sera donné, tu devras te battre pour avoir ce qui te revient. Et puis il y a la volonté qui te pousse à ne pas laisser tomber. Allons-nous parler de nos footballeuses au Mondial? De la façon avec laquelle elles ont été sous-estimées et des facteurs culturels qui persistent? Malheur à toi si tu es une sportive qui parle d’argent ou d’inégalités salariales. Tu deviens une folle qui s’est grisée. Le sport t’apprend aussi que tu ne peux pas toujours gagner. Si tu es une femme, le conseil qui t’est donné est: «Laisse tomber, ce n’est plus pour toi, cherche un autre chemin, épanouis-toi autrement.» J’en ai pris des coups, j’ai été mal en point, l’obscurité nous fait du mal à tous.

Comment se relève-t-on?
En se retirant les épines du pied. En soignant ses blessures. En se battant. En pensant que tu es plus que tes blessures. En replongeant dans l’eau. Si tu fais ce que tu aimes le plus au monde, et c’est le cas en ce qui me concerne, c’est un choix qui vient naturellement. Les bords de piscines ne changent pas, même s’il arrive qu’ils vous échappent.

Désormais, le 200 m libre est la nage Pellegrini.
L’or aux championnats du monde m’a aussi surprise. Je n’avais jamais ressenti la pression aussi fortement, j’étais à la limite de la paranoïa, une vraie pile électrique. Mais une fois dans l’eau, elle s’est évacuée en un centième de seconde. Comme si j’avais eu un pilote automatique. Avec un peu de prétactique en tête, certes, mais j’étais bien et je me suis sentie libérée en m’élançant. Avec Matteo Giunta (ndlr: son préparateur physique), nous avions préparé et construit la course exactement de cette façon. J’ai retrouvé une nage fluide que je n’avais jamais eue.

Avant, l’eau était un monstre qui engloutissait les petites filles et les mangeait.
C’est mon élément. Elle me fait exister. Je vis en espérant pouvoir retrouver aussi en dehors les sensations que j’ai en piscine. Tout ce que je veux et ressens est là: tenir le rythme, accélérer, ralentir. C’est une question de fluide et de contrôle. Ton corps sait comment se mouvoir. Je sens le poids des années dans les moments de récupération, mais pour le reste, je continue à aller de l’avant avec le même programme qu’auparavant. Mais avec plus de sérénité. Comme pour faire sa valise.

À ce propos, que glissez-vous dans votre valise?
Les choses dont j’ai besoin pour nager et qui sont essentielles. Avant, je voulais tout y faire entrer, mais maintenant, j’en ai pris mon parti: j’ai oublié quelque chose? Peu importe, je l’achèterai là où je serai. Avant, si j’oubliais quelque chose, c’était un drame.

Vous êtes aujourd’hui davantage appréciée. Est-ce le résultat de vos succès?
Je ne pense pas. L’expérience à la télévision, dans l’émission «L’Italie a un incroyable talent», m’a aussi fait connaître comme personne, pas seulement comme nageuse. Le public s’est rendu compte que j’avais des goûts, des passions, une sensibilité. Plus que mes réussites, le public a aimé que je perde des courses sans abdiquer pour autant. Je n’ai jamais baissé les bras, je n’ai jamais coulé, j’ai toujours relevé la tête. Avec entêtement et obstination, j’ai repris ma route et c’est peut-être ce qui m’a rendue plus humaine et plus sympathique.

Vous étiez la femme fatale.
J’étais surtout très jeune. Je vivais des expériences. Je semblais insubmersible. Mais à Londres, en 2012, j’ai perdu la tête. Je suis tombée follement amoureuse de Filippo Magnini (ndlr: un nageur qu’elle a failli épouser), mais beaucoup de choses n’ont pas collé et m’ont déstabilisée.

En 1975, Chris Evert, demi-finaliste à Wimbledon, prend l’avantage sur Billie Jean King mais perd le match après avoir vu son fiancé Jimmy Connors dans les tribunes avec une actrice…
Sur l’amour et le sport, je pourrais écrire des pages. Sur les dégâts causés par le mental. Je ne regrette rien, mais, à Londres, je n’avais vraiment plus ma tête. Il suffit de demander à l’entraîneur Claudio Rossetto qui nous suivait alors tous les deux, Filippo et moi.

Vous êtes une bosseuse?
Disons que je n’aime pas faire d’erreurs. Et en tant que jury de l’émission «Talent», mes sentiments sont contrastés, même devant de vraies mules. D’un côté, je me dis: «Mais ils ne se rendent pas compte qu’ils sont si médiocres?» Et de l’autre, je m’émerveille de la confiance qu’ils ont en eux-mêmes, du fait qu’ils pensent être si brillants. Je me dis: «Quel courage!» Et pour moi qui me suis toujours créé mille problèmes, c’est une invitation à me jeter à l’eau.

Des tabous persistent-ils pour les femmes dans le monde du sport en Italie?
Les salaires. Tu ne peux en parler qu’avec quelqu’un qui est dans le monde du sport, sinon, si tu es une femme, tu dois justifier ton salaire. Pour les footballeurs, le prix est le reflet de leur valeur sportive. Pour une championne, c’est un sujet à évoquer à voix basse, presque comme si tu devais en avoir honte. Honte de quoi? Chez nous, on admire les unes et on juge les autres vaniteuses. L’autre tabou concerne le cycle menstruel.

Est-il interdit d’en parler?
Cela ne se fait pas, c’est impoli, c’est mal. On n’étudie pas le cycle féminin au niveau sportif, ni ses effets collatéraux et ses conséquences. Je l’ai étudié avec la psychologue Bruna Rossi, et nous avons cherché à régulariser et à calculer le cycle. Je prends la pilule, mais si je parle de ces choses, j’entre dans la case «petite bonne femme aux prises avec ses problèmes peu intéressants». Le cycle ne s’accorde pas avec le mythe.

Parlez-vous beaucoup d’entraînement avec Matteo Giunta?
Pas tant que ça, moins que ne le pensent la plupart des gens. Il m’écoute. Nous avons grandi ensemble, lui comme entraîneur, moi comme athlète. Je lui fais part de mes sensations, il en prend note. Il me reconnaît comme une athlète avancée, pas comme un sujet. Il tient compte de mes commentaires. Avec lui, je fais beaucoup de gym, surtout des poids. Parce que le physique est tout dans la natation, si tu n’as pas ce moteur qui te pousse en avant, tu ne diriges plus rien. Tout le monde me dit: «Il t’est facile de faire le 200 m, tu en connais tous les angles d’effort et de respiration, tu sais comment les mettre en place, et cela veut dire une moindre dépense d’énergie nerveuse.» D’accord, et après? Il faut quand même les nager, ces 200 m, non?

Ambitionnez-vous l’or pour les Jeux de Tokyo?
Je souhaite surtout participer aux Jeux en bonne forme. Je veux cette dernière expérience avant de quitter les bassins. Et je voudrais y arriver avec la légèreté que j’ai en ce moment. Et avec la même sérénité. Je préfère rester discrète et réservée sur la personne que j’aime. Je ne dois convaincre ou choquer personne. Cette Federica, trentenaire, veut juste être heureuse. Elle a amplement mérité l’or de la sérénité. Je suis en vacances avec mes parents et avec Vanessa, ma chienne, moi qui viens d’une famille très portée sur les chats. Je vais m’autoriser à faire un peu la fête avant de reprendre ensuite l’entraînement et la télé. Je suis la même Fede qui n’a pas peur de se lasser et qui veut aller à Tokyo avec le drapeau de son pays.

Auriez-vous imaginé mettre tout le monde au pas à 31 ans?
Je ne l’aurais jamais cru possible. Petite, je ne pensais pas arriver à ce niveau à cet âge-là. Mais l’eau est mon élément, cela a toujours été le cas et cela le restera.

© La Repubblica

Créé: 20.08.2019, 10h10

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