De l’opprobre au rachat, chronique d’un football croate qui n’avait d’autre choix que l’exploit

Coupe du mondeAu bord de l’implosion, la Croatie se retrouve en finale du Mondial contre la France. La tourmente aurait-elle du bon?

Le football croate, secoué par un scandale de corruption – avec notamment les inculpations de Lovren (ci-dessus à g.) et Modric –, se détache provisoirement de ses tourments avec la qualification pour la finale.

Le football croate, secoué par un scandale de corruption – avec notamment les inculpations de Lovren (ci-dessus à g.) et Modric –, se détache provisoirement de ses tourments avec la qualification pour la finale. Image: EPA

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Par-delà toute considération, il y a d’abord un exploit sportif, immense. La Croatie, c’est un pays d’à peine plus de 4 millions d’habitants qui, en vingt ans, a tutoyé deux fois les sommets (demi-finaliste en 1998) et qui va regarder la France dans les yeux, dimanche, pour tenter de remporter le plus beau de tous les trophées. Il y a bien des choses à dire sur ce football croate, gangrené jusqu’à l’os par la corruption, mais en termes de formation de talents, il y a un travail exceptionnel qui porte ses fruits et qui pourrait donner des idées.

Le miracle sportif d’abord, donc. Comment un pays qui compte deux fois moins de ressortissants que la Suisse donne une pareille leçon d’excellence?

L’excellence de la formation

Tout est question de moyens. Et sur ce plan, ceux mis en œuvre par le Dinamo Zagreb et Hajduk Split sont imposants. Ces deux institutions nationales figuraient il y a peu parmi les dix clubs les plus formateurs du monde. En sélection, il n’y a guère qu’Ivan Rakitic à n’avoir pas été formé au pays (il l’a été à Bâle, au grand dam du secrétaire général de l’ASF). Les infrastructures locales sont d’un professionnalisme sans faille: il y a plus de vingt entraîneurs professionnels pour les sections juniors, les M15 du Dinamo s’entraînent six ou sept fois par semaine, une homogénéité tactique règne à tous les échelons de la formation (comme au Barça) et presque tous ces jeunes font d’abord leurs premières armes dans le championnat croate, où l’on n’hésite pas à leur faire confiance tôt et à les responsabiliser.

Voilà pour l’aspect lumineux du football croate. Mais il y a la part d’ombre et elle est particulièrement ténébreuse. Au point que la Croatie a failli ne jamais voir son équipe nationale au Mondial 2018. Et encore moins en finale. Au point qu’au pays, si la liesse emporte les foules à la veille du choc contre la France – amnésie providentielle –, c’est la haine que tant de supporters vouaient à leur propre sélection il y a peu. Star ultime de la sélection, Luka Modric cristallise à lui seul ce profond désamour qui se transforme en adulation devant les résultats obtenus. C’est le second miracle croate et il baigne dans la turpitude.

La corruption en système

Il est là question de cette corruption qui frappe le football croate, voire certains dirigeants politiques. Elle a un visage, celui de Zdravko Mamic, véritable parrain du milieu, qui vient tout juste de se faire condamner début juin à 6 ans et demi de prison ferme pour avoir détourné plus de 15 millions de francs quand il était encore l’omnipotent président du Dinamo Zagreb. Il a aussi trôné à la Fédération croate de football, dont le directeur général Vrabanovic a écopé de 3 ans de prison, tandis qu’un certain Davor Suker, héros de la Croatie de 1998, président de ladite fédération, est considéré au mieux comme sa marionnette. Mamic est aussi agent, bien sûr. Tout-puissant, il tire toutes les ficelles. Et, surtout, il est craint. Terriblement craint. Il a fui en Bosnie-Herzégovine pour échapper à la sentence, d’où il a promis des représailles.

En Croatie, tous les fans de football le haïssent, lui et son système (commissions colossales sur les transferts et pourcentage sur les salaires des joueurs). C’est ce qui a valu à Luka Modric la haine de tout le pays il y a un an, lors du procès. Hésitant, bégayant, la star du Real était apparue figée et il était revenu sur ses premières déclarations pour disculper Mamic. En vain, donc, mais cela lui avait valu tags et graffitis contre lui. L’affaire concernait son transfert du Dinamo à Tottenham et une ristourne de plus de 10 millions faite à Mamic. Modric avait dans un premier temps avoué que le contrat qui le contraignait à verser cette somme avait été antidaté. Avant de se raviser. Il a été inculpé de faux témoignage en mars. Comme Lovren, dans des circonstances similaires. Dans cette sélection croate, il n’y a qu’Andrej Kramaric qui a osé s’élever contre Mamic: cela lui aura valu un parcours plus compliqué, notamment pour son temps de jeu au Dinamo avant que son talent ne soit reconnu. C’est dans ces conditions que la Croatie est arrivée au Mondial russe. Modric et Lovren inculpés en mars, le «parrain» du milieu condamné en juin et en fuite depuis. Un sélectionneur sans envergure, Zlatko Dalic, qui avait remplacé l’homme de Mamic (Cacic), au moment où la tempête se levait et où la Croatie sortait d’un affreux nul contre la Finlande dans les qualifications.

Une sélection en mission

C’est le troisième miracle croate. La sélection a fait corps. Cela ne va pas sans rappeler l’Italie de 1982, plongée elle dans le scandale du Totonero, les matches truqués. Paolo Rossi en tête. Il finira meilleur buteur du tournoi avec la Squadra. Le prix du rachat. Ou de l’oubli. Modric, Lovren, la Croatie: même combat. Tout le monde est en mission dans cette sélection. Pour tourner la page de ce sulfureux passé, et c’est encore ce qu’il faudra faire sitôt le Mondial terminé, il n’y avait d’autre horizon que l’exploit. La place en finale en est un, inimaginable il y a quelques mois encore. Déjà, tout un peuple oublie ou pardonne. Imaginez un sacre… La Croatie n’est plus à un miracle près, la France est avertie.


Gavranovic: «Je préfère ne rien dire sur Mamic»

Mario Gavranovic est sans doute l’international suisse qui connaît le mieux le football croate. Buteur de Rijeka et du Dinamo Zagreb la saison passée, il a côtoyé les futures stars formées dans le club phare de la capitale.

Il a aussi pu vivre de l’intérieur l’affaire de corruption qui a éclaté au grand jour et qui a impliqué le sulfureux Zdravko Mamic et ses proches. L’homme est condamné, il s’est réfugié en Bosnie-Herzégovine où il aurait obtenu un passeport afin d’éviter toute extradition. Mais il fait peur, il a été menaçant depuis son exil, promettant le pire pour se venger de ce qui lui arrivait. Personne ne veut vraiment évoquer sa personnalité. Mario Gavranovic pas plus qu’un autre.

«Je préfère ne rien dire sur Mamic», nous répond-il d’emblée. «Beaucoup de choses sont sorties, mais je ne veux pas faire de commentaire sur ces affaires de corruption», poursuit-il. On comprend. Mais «Gavra» demeure un observateur privilégié du football croate. «Et ce que fait cette équipe sur le terrain est fantastique, explique-t-il. Avec ce qui s’est passé en coulisses, avant le Mondial, je crois qu’on peut dire qu’elle a fait preuve de caractère. Sans doute ces événements ont-ils soudé l’équipe, l’ont rendue plus forte. Et c’est bien le groupe, la force de cette sélection.»

L’Angleterre l’a éprouvé en seconde période et durant les prolongations. Un but égalisateur d’Ivan Perisic, celui de la victoire de Mario Mandzukic.

«La Croatie avait ce truc en plus qui a manqué aux Anglais, souffle Gavranovic. Peut-être se sont-ils dit que les Croates allaient baisser d’un ton après la pause. C’est mal les connaître. On sait la suite. Avec la Belgique et la France, la Croatie est l’équipe qui a montré les plus belles choses durant ce Mondial. Elle est donc en finale et c’est mérité. Maintenant, au sortir de trois prolongations, cela ne va pas être facile contre une France qui semble très solide. Mais si j’étais Français, je me méfierais.»

D’autant plus que devant la possibilité d’une fin en apothéose, le temps est à l’union au pays, à l’oubli aussi. «Il y a une euphorie incroyable en Croatie, précise Gavranovic. Il avait toujours manqué quelque chose dans les derniers tournois. Là, c’était la dernière chance pour cette génération et elle l’a saisie.» Après les affaires, la rédemption est là. La Croatie n’aura rien à perdre, elle, dimanche. D.V.

(TDG)

Créé: 12.07.2018, 21h53

De 1996 à 2018

En vingt-deux ans la Croatie a connu des hauts et des bas. Retour sur son parcours.
Euro 1996
C’est la première compétition du nouvel État. Avec Boksic en star et les Suker, Boban, Prosinecki, elle se hisse en quart de finale, défaite 2-1 contre l’Allemagne, future championne d’Europe.
Mondial 1998
Premier Mondial et coup d’éclat: elle arrive en demi-finale contre la France qui sera championne du monde. C’est grâce aux deux buts de Thuram (les seuls qu’il marquera en sélection!), que les Bleus, menés au score, s’en sortent.
Euro 2000
Pas qualifiée.
Mondial 2002
1er tour.
Euro 2004
1er tour. Comme la Suisse dans le même groupe.
Mondial 2006
1er tour.
Euro 2008
Quart de finale, élimination aux tirs au but contre la Turquie.
Mondial 2010
Pas qualifiée.
Euro 2012
1er tour.
Mondial 2014
1er tour.
Euro 2016
8e de finale, élimination contre le Portugal.
Mondial 2018
Finale et?
D.V.

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