Même blessé, le Federer 2020 fait passer un message: il n’a pas changé

TennisParadoxalement, cet Open d’Australie apocalyptique de Roger Federer a renforcé son aura et son unicité. Assez pour croire à un dernier exploit.

Dans le premier set, Federer a fait douter Djokovic.

Dans le premier set, Federer a fait douter Djokovic. Image: AFP

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Il faut sans doute se méfier des miracles qui, à force de faire tourner la tête, deviennent des mirages. Comme il faut peut-être se méfier des émotions ressenties durant sept jeux, tant les bonheurs fugaces n’ont jamais fait gagner un match. Roger Federer a quitté Melbourne Park, hier soir, blessé et battu par un Novak Djokovic intouchable. Pourtant au moment de raccompagner le Bâlois, une étrange satisfaction flottait dans l’atmosphère étouffante de la Rod Laver Arena. Comme jamais en Australie, «le Maître» avait fait son âge au fil d’une quinzaine cahoteuse. Il venait de traverser sa 46e demi-finale en Grand Chelem sur une jambe, rare crève-cœur. Mais au-delà de ces évidences, l’idée d’une permanence s’imposait. Même bousculé, fatigué, déchiré, Roger Federer avait réussi à rester lui-même.

Était-ce une illusion? Un piège dans lequel peuvent tomber les esprits ramollis par l’admiration? Peut-être, un peu. Alors posons tout sur la table de cette Open d’Australie bancal. C’est vrai, Roger Federer y a souvent joué – soyons honnêtes – un tennis très approximatif. La lourdeur des balles ne convenait pas à son style. Et après deux tours sans réelle opposition, ce contexte l’a rendu presque totalement inoffensif à l’échange. Sont-ce ces limites qui ont augmenté la charge de travail en défense et provoqué sa contracture aux adducteurs? Sans doute. Mais alors ce constat renvoie directement à sa préparation décalée – conséquence de ses exhibitions en Amérique du Sud – et à cette arrivée à Melbourne sans match dans les jambes. Les joueurs de tennis le répètent à l’envi, rien ne remplace les effets de la tension nerveuse sur les chaînes musculaires. Or «RF» a fini par payer son marathon miraculeux contre John Millman (3e tour). Ce premier «gros match» de 2020 qui aurait été idéal à dix jours de l’Open d’Australie.

«Tu ne peux pas gagner un Grand Chelem en première semaine mais tu peux le perdre. C’est sans doute ce qui m’est arrivé, reconnaissait «le Maître» hier soir. Mais je ne pense pas que ma préparation soit à remettre en cause. J’ai gagné deux matches en cinq manches, bien réagi sous la pression. Et même si je peux mieux jouer, je me suis prouvé être capable de toucher un très haut niveau par séquences. Il n’y a aucune raison de déprimer. Je viens de vivre deux heures compliquées sur le court. Mais dans l’ensemble, je suis content de mon début de saison.» Dans la même réponse, Roger Federer avait d’abord rappelé que sa priorité absolue en termes de préparation restait sa famille. La précision n’est pas anodine. Car en renonçant à poser ses valises en Australie dès début janvier (pour l’ATP Cup), le Bâlois avait fait consciemment le choix de rester parmi les siens plus longtemps quitte à compenser ensuite un manque de repères. Aurait-il pris ce risque si le tournoi se déroulait avec les balles utilisées en 2017 et 2018 (ses deux derniers titres)? On peut en douter.

Au final, Roger Federer semble donc parfaitement savoir ce qu’il fait. Et le frisson qu’il réussit à faire passer sur une jambe, hier durant les sept premiers jeux de la demi-finale, vaut au moins autant que ses miracles des tours précédents. Assommé de vingt coups gagnants (jusqu’à 5-2) et paralysé par ce lâcher-prise qu’il tente en vain d’approcher, Novak Djokovic en lança des regards de détresse vers son clan. Comme contre Millman ou Sandgren, Roger Federer venait de sauver l’essentiel: son aura. Même contre le meilleur joueur du monde, le patron incontesté des lieux, il déroulait des séquences si limpides que rien ne pouvait y résister, pas même le meilleur contreur de l’histoire. Alors bien sûr, ce n’était qu’une parenthèse. Mais ce baroud a entretenu le mythe et ses possibles. «Je me sens capable de remporter encore un titre du Grand Chelem», confirma «le Maître» un peu plus tard. Hier à Melbourne, il n’y avait personne pour le contredire; ce qui est une forme de victoire.


LES CHIFFRES DU MATCH

Fabrice Sbarro, analyste data pour Gilles Cervara et Nicolas Mahut, revient à partir de trois statistiques sur la défaite de Roger Federer contre Novak Djokovic (6-7, 4-6, 3-6).

69% «Lorsque les échanges ont duré cinq frappes et plus, Novak Djokovic a remporté 69% de points (48 contre 22). Ce n’est pas une surprise mais c’est énorme. À l’inverse, Roger Federer est sorti vainqueur de 59% de points disputés sur 3-4 coups (34-24). Sa tactique de vouloir écourter à tout prix les échanges était donc la bonne. Mais il n’a pas réussi à l’imposer sur l’ensemble du match puisque 34% des rallyes ont dépassé les quatre frappes, ce qui correspond à la moyenne de l’ATP. Pour avoir une chance, Federer aurait dû réduire ce chiffre à 20-25%. Car lors des longs échanges, le ratio de fautes directes lui était trop largement déficitaire (32 contre 7 pour Djokovic).»

28-26 «Novak Djokovic a remporté la «stat» des points gratuits grâce au service, soit les aces et les services gagnants. C’est évidemment une mauvaise nouvelle pour Roger Federer qui a besoin, historiquement, de dominer ce secteur pour battre «Nole». En résumé, «RF» a remporté la séquence des 3-4 frappes; ce qu’on appelle le «one-two punch» mais il a été battu sur son terrain du service. C’est intéressant parce que Goran Ivanisevic a été engagé justement pour réaliser un travail de fond sur le service du Serbe. Or cela a porté ses fruits contre un Federer qui n’a pourtant pas si mal servi (avec 36% de points gratuits, il est très proche de sa moyenne annuelle).»

30% «Roger Federer n’a empoché que 30% des points lors desquels il a joué au moins un slice non-défensif (on parle ici d’un choix, pas d’un coup contraint). C’est très peu car, normalement, «RF» se situe entre 50 et 55%. Le but n’est pas ici de remettre en cause l’utilité de cette variation. Mais contre «Djoko», comme contre Nadal, elle est inopérante. Federer a joué 36% de slice à l’échange, n’a commis que 4 fautes directes, ce qui est peu. Mais au final, ce qui a fonctionné en 2019 contre Anderson et Isner à Miami ou contre De Minaur en finale de Bâle (68% de points gagnés) n’a servi à rien face à Djokovic.»


La finale des contraires

Toute l’Australie espérait une finale entre sa chouchou Ashleigh Barty et Simona Halep, à nouveau cornaquée par Darren Cahill. Elle aura droit samedi à une affiche inédite entre Sofia Kenin et Garbiñe Muguruza. A priori, tout oppose la jeune Américaine (21 ans, 15e mondiale) et l’Espagnole retombée à la 32e place mondiale après deux saisons d’errance. La première a les yeux qui brillent et le jeu qui colle. «C’est beaucoup d’émotions mais je veux continuer de vivre ces derniers jours à fond. Je suis tellement excitée, s’emballe celle qui s’accroche à chaque point comme si c’était le dernier. Mon téléphone est en train d’exploser. J’adore.» La seconde, à l’inverse, possède toujours le jeu le plus glamour du circuit mais y a ajouté une tête d’enterrement. Cette année à Melbourne, «Mugu» est en mission. Pas un mot plus haut que l’autre, pas un sourire, peut-être pour rendre hommage à sa nouvelle coach Conchita Martinez. Dernière différence de taille: Sofia Kenin n’avait jamais dépassé les 8e en Grand Chelem alors que Garbiñe Muguruza y jouera une quatrième finale. «L’expérience est utile mais elle ne garantit rien», conclut la Genevoise d’adoption.

Textes: Mathieu Aeschmann, Melbourne

Créé: 30.01.2020, 17h32

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