Alan Roura et le chantier enchanté

VoileLe marin genevois travaille d’arrache-pied, mais dans une bonne humeur contagieuse, au développement de son nouveau bateau.

Si Alan Roura se fait un devoir de mettre la main à la pâte, ce sont une dizaine de personnes qui travaillent au quotidien sur son chantier à Lorient.

Si Alan Roura se fait un devoir de mettre la main à la pâte, ce sont une dizaine de personnes qui travaillent au quotidien sur son chantier à Lorient. Image: DOM SMAZ

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Ils se dressent tels des dolmens, imperturbables monolithes de béton armé. Des remparts, façon concrete jungle, devenus un cocon pour Alan Roura. C’est dans l’ancienne base des sous-marins allemands, point névralgique du mur de l’Atlantique durant la Seconde Guerre mondiale, que le port de Lorient poursuit son essor. Par défaut, il faut l’avouer, tant les bunkers étaient indestructibles.

Là, le navigateur genevois grandit dans l’ombre de l’histoire de la course au large. Juste en face, la flotte des Pen Duick d’Éric Tabarly le salue tous les matins. Tout en défiant l’horizon du regard, les monuments à quai accompagnent Roura dans son voyage initiatique.

Une évolution fulgurante

Fini les galères d’adolescent, celui qui se présentait volontiers comme le smicard de la voile voici deux ans de cela est devenu le patron d’une PME de dix personnes. En Bretagne, un hangar répartit sur deux étages ses nouvelles ambitions. Des petites mains turbinent à tous les niveaux: d’un coup d’un seul, le petit Suisse est devenu grand. Comme dans un conte de fées, à croire que son chantier est enchanté.

«Le symbole est fort, concède Roura depuis son bureau, où la vue sur la rade lorientaise est imprenable. Avant le Vendée Globe 2016, on était quatre dans l’équipe, dont deux à en vivre, et on n’avait pas de chantier. On demandait des trucs à tout le monde, on n’avait pas d’outillage, mais rien de chez rien. Et aujourd’hui il arrive régulièrement que des grosses écuries de course au large viennent nous demander des trucs. En deux ans! On a réussi à bâtir une équipe performante, à s’équiper, jusqu’à avoir une réputation. L’évolution est dingue. Mais cette structure professionnelle est une condition sine qua non pour tenir les ambitions que l’on se fixe.» Au premier rang desquelles la Route du Rhum, en novembre, puis le Vendée Globe 2020, où le navigateur suisse veut jouer la gagne.

Pour en finir avec sa réputation d’aventurier bonard, autodidacte bricoleur tendance sauvageon, Roura a investi dans une nouvelle Fabrique l’année passée. Après l’avoir étrenné lors de la Transat Jacques-Vabre l’automne passé, son bateau est désormais entré dans une phase de chantier crucial. Au programme: allégement, renforcement des structures et intégration de foils. Un procédé révolutionnaire – et donc secret – est évoqué, qui devrait permettre à La Fabrique de faire fi des lois de la pesanteur à plus faible allure que ses concurrents. Du bon déroulé de ces opérations dépend l’avenir du jeune homme et de son écurie. Pour autant, la pression latente ne suffit pas à entamer la bonhomie des troupes. «C’est une équipe jeune, dynamique et franchement juste géniale, se félicite Roura. Ça déconne volontiers, mais il y a des objectifs, des délais, c’est carré. Même moi je me fais engueuler quand je laisse traîner un bout de papier sur le chantier.»

De nouvelles satisfactions

Le pain sur la planche est conséquent et le zèle va de pair. Roura n’a que très peu l’occasion de tergiverser. Il faut néanmoins prendre le temps de se retourner pour mesurer la fulgurance de son ascension. «Je réalise le chemin parcouru, c’est sûr, soupire le Genevois. Mais il faut aussi se dire que beaucoup de marins ont commencé comme ça, tout petit, en gravissant les échelons ensuite. Et c’est normal, tu ne peux pas toquer aux portes en disant: «Je veux gagner le Vendée Globe alors que je n’ai aucune expérience.» Toute l’équipe s’est saignée pour le Vendée 2016, à bosser gratuitement, jour et nuit. Aujourd’hui, ça prouve que ça en valait la peine: on a un beau projet et on a pu en faire notre métier. On vit de ça et on en fait vivre les gens autour de nous.»

Ce dernier point est d’ailleurs une révélation pour Roura. Du haut de ses 25 ans, les responsabilités ne lui font pas peur, elles le grisent au contraire, dans des dimensions jusque-là insoupçonnées. «Ça me touche de voir des gens qui travaillent pour moi, confie-t-il. Certains ont fondé une famille, construisent une maison: ils grandissent en parallèle de ce projet. OK, il y a la course au large, mais il y a aussi des histoires de vie. Je ne connaissais pas le rôle de chef d’entreprise, et c’est vrai que ça me plaît: employer des gens bien, leur offrir un avenir, c’est très gratifiant.»

Admis dans le sérail

Grandir, mais grandir ensemble. C’est le sacerdoce d’Alan Roura, soucieux de n’oublier personne au bord du chemin. À commencer par ses sponsors, qu’il ne remerciera jamais assez d’avoir fait confiance à un gamin de 23 ans qui voulait partir autour du monde en solitaire. «Non seulement La Fabrique m’a mis le pied à l’étrier quand peu de gens croyaient en moi, mais elle me permet aujourd’hui de faire partie du cercle fermé des navigateurs avec un vrai projet à long terme, explique le plus jeune marin de l’histoire à avoir bouclé le Vendée Globe. Je me sens redevable, à moi de répondre présent sur l’eau.» Raison de plus pour faire les choses en grand et s’installer durablement, quitte à se faire un peu trop remarquer.

«Dans ce milieu de la course au large, il faut réussir à se faire sa place, reprend Roura. Et c’est dur. Le milieu est dur. Quand tu débarques étant le petit jeune, on te regarde un peu de travers, genre: «T’es bien gentil, mignon tout plein, mais va voir ailleurs si j’y suis.» On a vraiment fait un pas en avant dans le sens où maintenant on fait partie de cette famille. On a gagné le respect des autres marins et ça, ça vaut tout l’or du monde. Entrer dans le sérail, ce n’était pas évident. J’ai poussé les portes et ça a passé.»

Gérer les temps – passé, présent, avenir – sans se désunir. Alan Roura est passé dans une autre catégorie, où l’insolence ne suffit plus. Il s’agit désormais de la conjuguer avec une vision.

Créé: 17.05.2018, 22h21

(Image: Dom Smaz)

(Image: Dom Smaz)

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