La longue course des femmes, de l’injustice à l’évidence

Course à piedDans «Free to Run», son nouveau film, le cinéaste Pierre Morath met en lumière ces femmes qui ont gagné le droit de courir.

L’an passé, sur les 40?000 participants à l’Escalade, il y avait 51% de femmes. Ce ne fut pas toujours le cas...

L’an passé, sur les 40?000 participants à l’Escalade, il y avait 51% de femmes. Ce ne fut pas toujours le cas... Image: Magali Girardin

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Ils sont aujourd’hui des millions à courir le monde. Des nuées de globe-trotteurs en short, «dossardisés» ou libres dans leurs baskets. Ils sont les héritiers du messager Phidippides ou du berger Spyridon Louis, ces hommes de légende qui ont forgé le mythe du marathon. Les fils de Nike aussi, car la course à pied a depuis succombé à la mode et au consumérisme.

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Pourtant, il y a cinquante ans, s’ébattre dans les rues en petite tenue était encore considéré comme une déviance, passible de la camisole de force! Et on ne parle pas des femmes, exclues des compétitions hors stade, tout juste bonnes à faire le ménage ou… les courses. «Courir, vous n’y pensez pas. Vous allez mettre votre santé en danger», leur disait-on avec une fausse prévenance.

Free to Run, le nouveau film documentaire de Pierre Morath, à l’affiche dès aujourd’hui sur les écrans genevois, retrace cette longue course vers la liberté. Il loue les pionniers et rend grâce à une «pasionaria», l’Américaine Kathrine Switzer. «J’ai des bras comme un homme et nul ne m’interdit de travailler; j’ai des jambes comme un homme, pourquoi m’interdirait-on de courir?» s’est longtemps insurgée la militante. Elle passe à l’acte en 1967 et si, à l’époque, sa course insoumise a fait la une des journaux, c’est grâce au cinéaste genevois et à l’acharnement de ses recherchistes qu’elle crève enfin l’écran!

«Le projet de ma vie»

En disputant – clandestinement mais sans renoncer à son lipstick! – le marathon de Boston au mépris de l’ostracisme qui lui en interdisait l’accès, l’Américaine a ouvert une brèche, forcer ce «monde austère et clos de la course à pied», tel que le décrit Pierre Morath. La réaction furieuse d’un des organisateurs, cherchant à éjecter l’Américaine de la course, contribuera à immortaliser cette scène de rébellion. Involontairement, sa charge grotesque a aussi servi la cause des femmes dans leur lutte pour l’égalité!

Devenue une égérie, Kathrine Switzer a poursuivi sa course militante. «C’est le projet de ma vie», dira-t-elle. En 1972, elle vient prêcher la bonne parole et montrer la voie à Morat-Fribourg, où les femmes ne sont toujours pas les bienvenues. Là encore, elle foule le règlement et court de façon sauvage. Elle fera des émules. Les Suissesses viennent d’obtenir le droit de vote. Elles revendiquent aussi le droit de courir. La classique patriotique, drapée dans son rigorisme militaire, ne résistera pas à cette vague de fond, incarnée par la Bernoise Marijke Moser. Mais en 1973, la clandestine s’appelle encore Markus Aebischer…

Les démêlés d’Odette

La Valaisanne Odette Vetter se souvient de cette époque de revendication. Elle aussi a joué des coudes pour bousculer l’ordre établi, braver l’interdit et éveiller les consciences. «Les femmes étaient encore assez soumises. La plupart trouvaient ça normal.» Elle, elle se révolte. «Je faisais des cross, des courses de 20 km en Valais, je ne voyais pas pourquoi on m’empêchait de participer à Morat-Fribourg. C’était injuste.» En 1974, dissimulée sous une casquette et un ample maillot, elle se glisse dans le peloton à l’insu des officiels et s’esbigne quelques mètres avant l’arrivée…

Mais Odette Vetter ne veut pas en rester là. «Je voulais leur montrer, leur faire comprendre que les femmes ont les mêmes droits. Eux, pour se justifier, ils prétendaient ne pas pouvoir nous accueillir parce qu’il n’y avait pas de vestiaires pour les dames à Fribourg!» L’année suivante, la Sierroise redevient… Joseph Vetter et ses démêlés avec un organisateur peu avant le départ («il me traitait de tricheuse et d’autres noms d’oiseaux») seront filmés par la TV romande! «Pourquoi pas nous?» interroge son maillot.

Comme Kathrine Switzer, Odette Vetter figure dans le casting de Free to Run. Deux ans après son coup d’éclat, l’épreuve commémorative ouvrait ses portes aux femmes. «Oui, j’éprouve une petite fierté. Il y a quarante ans, j’ai fait un pas, j’ai contribué à faire avancer les mentalités. Si, aujourd’hui, autant de femmes disputent des courses, c’est peut-être un peu grâce à moi…»

En 1978, dans cet élan émancipatoire et libératoire, la Genevoise Eliane Gubler remportait la première Course de l’Escalade. La gagnante avait l’insouciance de ses 21 ans. «Pour moi, courir en ville, c’était une évidence.» Elle ne se rendait pas vraiment compte du chemin parcouru pour passer de l’injustice à l’évidence. «On ne peut que remercier ces pionnières», dit-elle aujourd’hui.

L’an passé, sur les 40 000 participants à l’Escalade, il y avait 51% de femmes. (TDG)

Créé: 25.02.2016, 08h19

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