Federer, trahi par son corps, affronte un ultime défi

TennisLa défaillance du Bâlois face à Millman rappelle que, à 37 ans, la constance est un miracle permanent.

Roger Federer a cherché le salut dans le filet d’air d’un ventilateur posé à ses pieds. Sans succès.

Roger Federer a cherché le salut dans le filet d’air d’un ventilateur posé à ses pieds. Sans succès. Image: AP

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Les Anciens parlent de mécanique de la surprise. Après le choc surnagent quelques images, des «si» et une batterie de «pourquoi». Comme il y a douze mois, Roger Federer a planté New York juste avant l’affiche de la saison (Djokovic après Nadal); trahi par ce corps qui l’a si longtemps porté vers les sommets. Il restera de cette nuit suffocante un son, celui du jeu de jambes de John Millman, et un instantané: «le Maître» penché sur sa chaise – bouche ouverte, œil hagard – à chercher le salut dans le filet d’air d’un ventilateur posé à ses pieds. Roger Federer n’avait jamais perdu face à un joueur classé hors du top 50 à New York (40 victoires). Millman, lui, n’avait jamais battu un top 10. Voici les quatre questions d’un réveil difficile.

Était-il blessé?

Non. Contrairement au dos bloqué de 2017, le handicap n’était pas mécanique. D’ailleurs «RF» n’a pas cherché à cacher ou même à minimiser son calvaire. «Très vite, j’ai eu l’impression de manquer d’air. Et puis je transpirais tellement. À partir du deuxième set, j’étais vidé, sans force. La chaleur ne me pose pas de problème habituellement. Mais cette humidité… (80% à minuit.) Quand elle te saisit, tu ne peux plus t’en sortir. Le corps ne répond plus, sa température ne descend pas. Et tout devient difficile.» Tout. Pousser sur les jambes au service (31% de première au 2e set), tenir l’échange et faire les bons choix (81 montées au filet, l’amorti comme échappatoire). Tel un cycliste en pleine fringale dans un col, Roger Federer a donc traversé une vraie défaillance. La dernière remontait à une défaite adolescente contre Björn Phau à Washington. Il venait de fêter ses 18 ans.

Faisait-il son âge?

Instinctivement, depuis le bord du court, la réponse est oui. Mais scientifiquement, le non l’emporte.

«À 37 ans, on est encore jeune, balaie Gérald Gremion, chef de l’unité de médecine du sport au CHUV. Federer aurait pu rencontrer le même genre de problème il y a dix ou quinze ans.» Tous égaux face au coup de chaud, la thèse fut défendue tard dans la nuit par «le Maître». «Je ne crois pas que mon âge ait joué un rôle. Pat Rafter a connu des problèmes sous la chaleur durant toute sa carrière.» Soit. Reste ce constat: parmi ses contemporains «jeunes seniors» (+ 35 ans), Ferrer et Youzhny ont abandonné (le second sous assistance médicale) tandis que Müller et Lorenzi ont terminé à bout de forces. Un hasard? On en doute. Car si le coup de chaud est universel, la façon de le surmonter au cœur d’un effort intense dépend d’un ensemble de facteurs; dont le temps qui passe. Enfin, si l’on ose dépassionner un instant le débat, le constat des limites physiologiques de Federer véhicule aussi quelque chose de rassurant.

Paie-t-il son calendrier?

La question est sensible, le débat essentiel. Le Bâlois a d’ailleurs confessé le dilemme dès son entrée dans le tournoi. «Jouer plus m’aiderait mais cela rapprocherait ma fin de carrière. J’ai donc choisi de m’économiser même si ma rareté augmente les attentes et la pression.» À l’impact psychologique s’ajoute une dimension physique et technique dont «RF» n’avait peut-être pas mesuré tous les effets pervers. Entre sa finale à Indian Wells contre «Delpo» (18 mars) et sa défaite contre Anderson à Wimbledon, le No 2 mondial n’a pas croisé un top 10. Et de mars à maintenant, il n’a évolué que dans des conditions et schémas de jeu ultrarapides. «Avec Seve et Ivan, on avait décidé de jouer l’échange en début de tournoi car je manque de repères quand le match se durcit, admettait-il samedi. Millman sera le vrai test dans les filières longues.» Manque d’automatismes en défense, de rythme et de coffre aussi, l’absence crée des manques qui viennent de lui coûter deux Grands Chelems.

Peut-il encore triompher?

Rien ne sert de mentir, l’horloge tourne dans le même sens pour tout le monde et les chances de voir Roger Federer «claquer» un 21e Majeur se comptent sur les doigts d’une main (entre 2 et 5 doigts selon le degré d’optimisme). Mais pourquoi faut-il y croire? D’abord parce que personne ne joue aussi bien avec une si petite débauche d’énergie que lui. Ensuite parce que ce semestre «décevant» n’a tenu qu’à une poignée de points (balles de match contre «Delpo» et Anderson, balles de set contre Millman); preuve que même un «RF» diminué reste dangereux. Cette ambition demeure toutefois suspendue à un défi: trouver le moyen de récupérer par l’entraînement les certitudes qu’il égare en s’éloignant du circuit. Ses deux derniers titres à Melbourne sont là pour le rappeler: personne ne planifie mieux que lui une préparation d’entre-saison. Par contre, sa blessure au dos de 2017 et la défaillance de lundi prouvent que les choses se compliquent durant la saison. Des pistes? Remplacer Halle et son faible tableau par l’adversité du Queen’s. Ajouter un bloc de préparation à Dubaï en juillet et décaler les vacances fin septembre? Telles pourraient être les décisions fortes du dernier défi de Roger Federer.


Le climat de New York piège les organismes

La chaleur écrase, mais l’humidité étouffe. «Elle peut devenir un vrai piège», a témoigné Roger Federer, prisonnier de ce cercle traumatique où la température corporelle ne descend plus, la fréquence cardiaque augmente, et où la déshydratation progressive conduit à un affaiblissement des fonctions motrices. Plusieurs joueurs ont vécu cet état d’impuissance comme un choc, jusqu’à des crises de panique. Ils l’ont exprimé avec leurs maux: «Un cerveau qui ne fonctionne plus normalement» (Gilles Simon), «l’œil qui brûle» (Alizé Cornet), «le corps qui réagit bizarrement» (Stan Wawrinka), «des crampes jusqu’au bout des orteils» (Mikhail Youzhny).

Par son climat subtropical humide, New York soumet les organismes au triple désagrément de l’humidité (80%), de la chaleur (26 degrés) et du manque d’air (vent nul). À la conjonction de ces valeurs enregistrées lundi à minuit, «nous nous trouvons déjà dans une zone à risques», estime le docteur Gérald Gremion.

Dans les cas de déshydratation extrême, le tournoi accorde des pauses de dix minutes après le deuxième set. Certains joueurs en profitent pour prendre des douches froides ou des bains d’azote liquide à –180 degrés. Pas Roger Federer qui, étrangement, a lutté contre l’étouffement avec un petit ventilateur de chevet. «Mon corps n’encaissait pas, je ne pouvais rien faire», a-t-il expliqué.

Quelques heures plus tard, sous 36 degrés à l’ombre, le tournoi annulait tous les matches de juniors prévus l’après-midi.

Christian Despont New York

(TDG)

Créé: 05.09.2018, 08h06

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