À Wengen, l’obsolescence est érigée en monument

Ski alpinÉcrin de la doyenne des descentes, la station bernoise se nourrit d’un charme délicieusement suranné.

Comme tous les coureurs, les suiveurs ou les dizaines de milliers de spectateurs, Beat Feuz a rejoint Wengen en train.

Comme tous les coureurs, les suiveurs ou les dizaines de milliers de spectateurs, Beat Feuz a rejoint Wengen en train. Image: Keystone

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C’est une histoire typiquement suisse. Alors forcément, elle commence par une virée en train. Pour atteindre Wengen, pas d’autre choix, l’occasion de soigner son bilan carbone face à l’absence de chemin goudronné.

Si vous avez de la chance, vous tomberez sur une antiquité – déjà – en gare de Lauterbrunnen. Un wagon bringuebalant d’un autre âge, rouge vif, avec des banquettes en bois au dossier à angle droit, pas idéales pour piquer un roupillon. De toute façon le panorama, au fil de la lente mais abrupte ascension, n’offre aucune opportunité de se lover dans les bras de Morphée: entre 800 et 4000 mètres, ce sont toutes les couches sédimentaires des Alpes, dans un énorme sandwich aussi vertical qu’inquiétant, qui forcent un respect attentif aux yeux ébahis.

Au bout du rail, la très officielle «plus haute gare d’Europe» (3454 mètres). Pour Wengen, il faut sortir au deuxième arrêt (1274 mètres). Là, c’est une rangée d’hôtels Belle Époque entrecoupée de vieux chalets bernois qui accueillent le chaland. Rien de tape-à-l’œil, seulement de magnifiques bâtisses bien calées dans leur jus – ceux qui ne jurent que par la modernité passeront un tour. Et pas question de donner un coup de pinceau sur les façades décrépies. À Wengen, l’obsolescence est cultivée pour offrir à la station un charme délicieusement suranné. «Ça fait quinze ans que je viens ici et ma chambre d’hôtel n’a pas bougé d’un iota, se marre Patrick Küng, vainqueur en 2014. Ah si, peut-être qu’ils ont changé la télévision au début des années 2010.» Mis à part l’écran plat, le voyage dans le temps est assuré.

En mettre plein la vue

Mais Wengen, c’est d’abord une course. Au centre de toutes les attentions l’espace d’un week-end par année: le Lauberhorn. À lui seul, le doyen des tracés du cirque blanc, crée en 1930 pour en mettre plein la vue aux touristes britanniques, est une relique d’un autre âge.

Logistiquement d’abord, quel casse-tête pour acheminer le matériel nécessaire à la bonne marche de la descente comme des retransmissions télévisuelles. Juste pour ce dernier point: il faut trente vols d’hélicoptère, sans compter un ballet incessant de trains spéciaux, pour monter les vingt-deux tonnes de matériel audiovisuel. Une aberration? «Non», répondent les puristes de concert, «une tradition».

Topographiquement ensuite, la descente du Lauberhorn fait corps avec la roche, à l’image du saut du Hundschopf (la tête de chien en bon français), où les skieurs se balancent dans le vide en frôlant les parois de granit. Un passage dénote particulièrement la vétusté savamment orchestrée du Lauberhorn: la Wasserstation, ou Brückli dans le langage commun. Un court secteur où les athlètes se présentent à plus de 100 km/h face à l’entrée d’un tunnel large d’une poignée de mètres seulement. «Avec la vitesse, tout s’étrécit, on a l’impression de s’enfiler dans le chas d’une aiguille, image Carlo Janka, lauréat de la classique en 2010. À mon sens, c’est le passage le plus emblématique de la saison.» C’est en tout cas le passage le plus étroit. À tel point que la FIS a dû se fendre d’une exception à son règlement – le Lauberhorn existait bien avant qu’il ne soit rédigé – pour homologuer le schmilblick. «C’est tout le Lauberhorn qui est une exception, rétorque le skieur grison Mauro Caviezel. C’est un endroit atypique, c’est pour ça qu’il frappe les gens, qu’il marque leur mémoire. Toutes les autres pistes se ressemblent, à Wengen rien n’est pareil, c’est ça qui fait le charme de l’endroit.» «Du point de vue sécuritaire comme logistique, la FIS ne tolérerait pas ça ailleurs, estime Janka. Mais à Wengen il faut modifier sa façon de réfléchir, la tradition l’emporte sur la raison, et c’est ce qui nourrit la fascination pour cet endroit.»

Un monument national

On y vient: la fascination, imperméable aux turpitudes du temps qui passe, irrémédiablement ancrée dans la roche. Celle-là même qui subjugua Clint Eastwood au moment de tourner «La sanction» au pied des trois majestés – Eiger, Mönch et Jungfrau – en 1974. Depuis, rien n’a bougé. Fascination décisive, lorsqu’il s’agit de motiver une armée de bénévoles à cajoler la plus longue piste jamais conçue (4455 mètres) au milieu de la nuit. Fascination encore quand, même s’ils doivent faire plusieurs heures de queue pour trouver une place étriquée dans le train, les 30 000 spectateurs feront usage de leur plus patiente bonne volonté samedi dès les premières heures du matin. Fascination toujours, même sur le canapé, lorsque, à 12 h 30 tapantes, plus de un million de compatriotes allumeront leur télévision en même temps, prêts à sacrifier un samedi radieusement ensoleillé pour s’adjuger une part d’un monument national. Une histoire typiquement suisse, oui.

Créé: 17.01.2019, 18h57

Un dernier combiné pour la route

Ce vendredi, c’est très certainement la dernière fois qu’un combiné se tiendra à Wengen. La FIS a décidé d’abandonner le format polyvalent au profit des épreuves parallèles, prétendument plus «bankable». Dans le clan suisse, Carlo Janka, Mauro Caviezel et Luca Aerni auront une carte à jouer, à moins que Nils Hintermann nous refasse le coup de 2017. À l’époque, comme cette année (tiens, tiens), les deux manches avaient été inversées – slalom d’abord (10 h 30), descente ensuite (14 h) – pour le plus grand bonheur du Zurichois et d’une équipe de Suisse en plein doute alors. Qui sait, parfois l’histoire bégaie. Samedi, pour l’épreuve reine, la visibilité devrait être stable quoique le ciel pourrait se voiler par intermittence. Si Beat Feuz s’élancera en favori, il ne faudra pas oublier l’Italien Dominik Paris, vainqueur du dernier entraînement jeudi, ou le Français Johan Clarey, dans la forme de sa vie à 38 ans. À moins qu’Aksel Lund Svindal, pour ce qui pourrait être la dernière apparition de sa formidable carrière à Wengen, décide de sortir le grand jeu. F.MR

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