Beau livreGlacionaute et amoureux des formes
Jean-François Delhom explore les cavités glaciaires en photographe sensible et témoin d’une beauté menacée.

Plonger dans les images de spéléologie glaciaire de Jean-François Delhom, c’est pénétrer dans un monde insoupçonné, alors qu’il se trouve presque à nos portes. «J’ai souvent eu l’impression de revivre le «Voyage au centre de la Terre» de Jules Verne», confie-t-il très vite dans la conversation.
Photographe de nature, le Fribourgeois a beaucoup bourlingué dans le monde avant de décider, en 2014, de ne plus prendre l’avion: «J’ai découvert en Suisse des choses que je ne croyais pas trouver et j’ai fait sans doute des images plus originales ici qu’ailleurs. C’est une belle leçon.»
«J’ai souvent eu l’impression de revivre le «Voyage au centre de la Terre» de Jules Verne.»
Jean-François Delhom aime se décrire comme un escargot, épris de lenteur, préférant les recoins ombragés aux cimes panoramiques, incapable d’avancer en ligne droite. Et n’ayant pas peur d’avoir le dos bien chargé de matériel! Des beaux-arts à la photographie, formateur en spéléologie, longtemps arpenteur de gorges et de cascades, ce qui l’amènera à publier plusieurs livres sur l’univers du canyoning, le bourlingueur touche-à-tout aura pris son temps pour se trouver un nouveau «programme expérimental».

Pendant des années, seul ou accompagné de quelques passionnés chevronnés, le Bullois a exploré les entrailles de nos glaciers suisses. «Glace», paru aux Éditions Favre et superbement imprimé chez Genoud, rend compte de cette épopée frigo-féerique. Il s’agit d’une quête de longue haleine, menée dans des conditions hivernales extrêmes: cent cinquante-trois jours sur 25 glaciers dans 84 cavités différentes, dont certaines méconnaissables d’une année à l’autre.
Trésors fragiles
Les galeries sous-glaciaires révélées par le photographe mettent en scène des vitraux tamisant la lumière du jour, des chandelles translucides défiant la gravité, des colonnades marbrées sculptées d’infinis motifs, des labyrinthes sans fin tapissés de flocons. Micro et macro se mélangent. De la bulle d’air prisonnière dans un aquarium solide jusqu’à la voûte éventrée d’une cathédrale de glace, de neige et de roches. Et de cet univers froid, obscur et hostile, le «glacionaute» en extrait, grâce à son objectif, un festival de diamants cristallisés aux couleurs et aux formes invraisemblables, une vraie caverne d’Ali-Baba aux trésors en voie de liquéfaction.

Jean-François Delhom ne cache pas que cette fascination pour les glaciers s’est exacerbée ces dernières années en constatant leur fonte accélérée: «Il est certain qu’ils sont des marqueurs émotionnels non négligeables et je ressens un sentiment de massacre en les voyant disparaître. Mais dans la crise climatique et écologique, il y a d’autres conséquences bien plus graves.» Les bâches dérisoires couvrant le glacier du Rhône s’invitent dans son livre, mais c’est aussi pour en décrire les étonnants effets de draperies, en allusion amusée à Christo et Jeanne-Claude!
Militant mais esthétique
Si sa démarche contient cet arrière-fond militant, l’auteur se refuse à s’enfermer dans un seul message, recherchant avant tout à revaloriser une approche esthétique, trop dépréciée selon lui dans l’art contemporain: «La beauté, quand elle n’est pas instrumentalisée, a une forme de dignité et de mystère, avance-t-il. On ne peut pas en faire n’importe quoi.»
Il se souvient en particulier d’un endroit magique où lui et son petit groupe de cinq personnes avaient repéré d’énormes étoiles de glaces au-dessus d’un siphon: «Nous les photographiions depuis quelques minutes à la lueur de nos lampes frontales quand nous les avons vues se détacher du plafond. Notre chaleur les faisait fondre. Dans ces moments de fragilité, on a envie d’être très discret.»

Nature et culture sont indissociables dans la vie de Jean-François Delhom, qui se voit davantage comme un passeur qu’un créateur, comme un lecteur de philosophie plutôt qu’un philosophe. Il insère dans un chapitre de son livre une réflexion stimulante sur les différentes postures face à la montagne. Son choix personnel est d’ordre contemplatif. Mais nullement passif.
Jean-François Delhom a très souvent fait équipe avec son ami Étienne Mayerat, qui a lui aussi publié en 2021 – peu avant son décès – un livre sur les grottes glaciaires: «Il avait une vraie démarche d’explorateur pour aller au plus profond des galeries, alors que moi, je préférais parfois rester dans l’exsurgence où la lumière était belle.» Cette poétisation du réel se manifeste dans la présence très discrète de l’humain dans ses photos, lesquelles tirent souvent vers l’abstraction ou la peinture.

Jean-François Delhom, «Glace – Dans le ventre des glaciers», Éd. Favre, 2023, prix: 48 CHF.
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