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Lettre du jourSourire avec les yeux

Coronavirus : portrait de genevois qui sorte en se protégeant avec un masque. Anne-Marie.
Coronavirus : portrait de genevois qui sorte en se protégeant avec un masque. Anne-Marie.
Lucien FORTUNATI

Genève, 2 juin En apercevant une amie masquée, j’ai pensé: «Mais c’est une telle!» J’ai pourtant arrêté mon geste amical envers elle, prise d’un terrible doute: la silhouette, c’était elle, le style d’habillement, c’était elle, les couleurs pastel, c’était elle, la coiffure, c’était peut-être elle. Mais derrière son masque, était-ce vraiment elle?
Une réalité me sauta aux yeux: les masques allaient désormais s’immiscer dans nos vies pour les influencer, les contrôler…
Leur prix exorbitant dû à leur pénurie n’a pas empêché leur achat précipité. Les gouvernements en ont déconseillé l’usage tout en faisant des commandes massives et secrètes à la Chine, ce qui alimenta une économie parallèle florissante, provoqua des vols, détournements de cargaisons, mensonges d’États. La mafia s’empressa d’offrir ces précieux sésames aux Italiens nécessiteux, tandis que la Chine devenait la superpuissance dont dépendait la santé mondiale grâce à sa fabrication par milliards de l’objet tant convoité.
Une guerre des masques était déclarée! Les masques FFP2 uniquement pour les soignants; les chirurgicaux pour soi, obligatoires ou fortement recommandés, sont souvent distribués gratuitement. Les AFNOR en tissu pour les autres, se transforment de par leur variété, en accessoires de mode originaux… Pour les gants en plastique, mêmes injonctions contradictoires: ordres, contrordres, désordre! Le temps suspendu du confinement s’est enrichi de nouvelles expressions: gestes barrières, distanciation sociale… Des interdictions ont surgi: se prendre dans les bras, se serrer la main, donner des baisers. Des mots nouveaux sont apparus: Covid-19, quatorzaine, agueusie, anosmie, hydroxychloroquine…
Derrière les masques, nos mimiques disparaissent, laissant à notre regard seul le soin de communiquer. Comment feront alors les sourds pour lire sur nos lèvres? Comment partager colère, souffrance, mépris, doute, peur, désaveu, résignation, connivence, étonnement, complicité ou simplement un sourire?
Voici venu le temps du regard qui doit transmettre et décliner nos émotions. Regard sombre, mystérieux, indifférent, courroucé, compassionnel, toucher avec les yeux…
Je vais dès lors m’entraîner à lui faire exprimer tout cela, et commencer par sourire avec les yeux!