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Voix et chapitresSophie Hunger: «On ne peut pas mourir trop tôt»

Après l’immersion dans la nuit berlinoise, la chanteuse retrouve ses esprits avec «Halluzinationen», 7e album au plus près de son humanité.

Sophie Hunger a sorti quelques-unes de ses guitares pour colorier un nouvel album fait à la maison, à Berlin.
Sophie Hunger a sorti quelques-unes de ses guitares pour colorier un nouvel album fait à la maison, à Berlin.
LDD

Sophie Hunger est de retour en Suisse. La gageure n’allait pas de soi: il a fallu l’arrêt généralisé des activités musicales pour contraindre la plus nomade des musiciennes nationales à «retourner au nid» et y rester plus que les traditionnels trois jours des fêtes de Noël. «C’est très anormal, n’est-ce pas? Personne n’est fait pour revenir se faire donner des petits vers direct dans la bouche par ses parents!» Elle se marre. L’image de la couvée gazouillante flotte un instant au-dessus de la table, puis s’envole telles des «Halluzinationen», du nom de ce 7e album que la chanteuse publie dans un monde à l’arrêt. «Je dois encore me convaincre qu’il existe car, pour la première fois que je sors un disque, je ne pourrai pas le jouer en public. Le titre est bien choisi.»

Rêverie d’après fête

La vie rêvée de Sophie Hunger repose pourtant sur un succès bien réel. Et massif: la Bernoise, qui démarra sa carrière il y a quinze ans dans le giron du rock alternatif lausannois et de sa société de management Two Gentlemen, joue désormais dans la cour des grands, valeur sûre du label Universal, écoutée partout en Europe et attendue comme l’une des incarnations de la singularité musicale helvétique, des Young Gods à Stefan Eicher et Erika Stucky: multilingue, aventureuse dans ses passions mais scrupuleuse dans son rendu, capable de séduire les exigences indie aussi bien que de rassasier les appétits pop. Sa course de comète l’avait menée à Berlin, où elle s’encanaillait dans les clubs évidemment interlopes de la cité germanique et en extirpait un «Molecules» à la robotique fiévreuse. Deux ans plus tard, l’armature métallique s’est habillée de peau humaine, la jouissance du dancefloor a cédé la place aux «Halluzinationen», plutôt des rêveries d’après fête, des songes pour lendemain de cuite, quand on espère le repos mais que l’angoisse reste tapie derrière les vapeurs d’alcool.

«Habiter à Berlin et découvrir les machines a donné de nouveaux mots à mon vocabulaire, une nouvelle façon de m’exprimer – je ne trouvais plus assez à dire dans mon «ancien monde» musical et je n’aime pas marcher dans mes pas. Mon environnement m’influence, évidemment. Ce que je m’impose, en revanche, c’est un challenge différent pour chaque album. Là, le côté cool et dangereux a été de tout jouer live, sans ajouts, sans plus d’une semaine de répétitions et avec seulement deux jours de studio pour tout enregistrer.» L’apport de l’informatique s’est limité à aider à la concoction des dix chansons que Sophie Hunger a cuisinées seule dans sa cuisine du quartier de Kreuzberg, entre son ordinateur, son piano droit, quelques percussions et une guitare. Le résultat a été confié à des musiciens assez talentueux pour les ingérer en une poignée de séances et les reproduire en direct dans le cadre légendaire des Abbey Road Studios londoniens, où gambadèrent Beatles et autres Pink Floyd. «S’il y a une faute, c’est qu’il devait en être ainsi: seul le moment compte.» S’il y a une faute, on ne l’a pas entendue.

À la terrasse du café zurichois, la musicienne de 37 ans paraît détendue. Affable, riante, elle qu’on a connue ombrageuse, peut-être contrainte dans son statut de nouvelle venue néofolk qui, en public, exhortait Claude Nobs à inviter Dylan au Montreux Jazz et s’avançait face aux foules armée de sa seule guitare. Elle écoute toujours (un peu) Bob («son écriture est trop… autoritaire! Je n’ai pas tous les jours envie que quelqu’un m’explique la vie») et ne sort que parfois sa six-cordes acoustique. «On a fait un petit concert il y a quelques semaines, au bord du lac, à la Rote Fabrik. Avec juste deux amis et nos guitares. Je n’avais plus joué depuis décembre. C’était «méga»! On a pleuré, tout le monde avait soif, comme si on n’avait plus bu depuis des jours et qu’on nous tendait soudain un verre d’eau.» Empoigner sa guitare folk? «J’ai été surprise de la facilité avec laquelle j’ai retrouvé mes marques. Sans doute que j’y reviendrai. Mais on ne peut pas mourir trop tôt.»

«Rester humble»

Son retour sur scène, devant les foules qu’elle mobilise désormais, elle l’imagine dans 2 ou 3 ans… «C’est dur pour les musiciens mais il faut rester humble: des gens souffrent bien plus que nous. Au moins, je peux composer, créer. J’ai aussi commencé à produire la musique des autres. À Zurich, les gens de la Rote m’ont prêté un local pour travailler. Comparée aux autres pays où tout est plus dur, la Suisse est une nation avec plusieurs sols: tu ne tombes jamais complètement.» Et où elle est reconnue comme une figure féminine de premier ordre. Être une femme l’a-t-elle desservie? «Cela m’a demandé de me battre plus fort pour m’imposer, sans doute. Le business musical est ultra-compétitif – dans les festivals, par exemple, 80% des meilleures places sont prises par des hommes. J’ai dû jouer ce jeu-là, fonctionner selon ces critères. Résultat: je ne me suis jamais arrêté, j’ai attaqué un disque après l’autre, de crainte qu’on m’oublie si je faisais une pause. C’était sûrement exagéré.» Une sorte d’hallucination…

Sophie Hunger, «Halluzinationen» (Universal)