La Ville de Genève fonde ses propres archives

1986Il y a trente ans, Micheline Tripet devient la première archiviste de la Ville de Genève.

Micheline Tripet dans son appartement du quartier de Malagnou, au milieu de ses livres. Son édition critique des «Chroniques» de Bonivard» fait autorité.

Micheline Tripet dans son appartement du quartier de Malagnou, au milieu de ses livres. Son édition critique des «Chroniques» de Bonivard» fait autorité. Image: Georges Cabrera

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A Genève, il y a les Archives d’Etat, dont le siège est au-dessus des canons de la rue de l’Hôtel-de-Ville, et les Archives de la Ville, qui sont au Palais Eynard. Celles-ci sont autonomes depuis 1986, date de leur création par le Conseil administratif de l’époque. Leur première responsable est alors Micheline Tripet, entrée en fonction le 1er août 1986. Elle a pris sa retraite en 1995.

Les Archives d’Etat – les seules archives publiques jusqu’en 1986 – l’historienne les a beaucoup fréquentées et y a fait ses débuts d’archiviste. «Elles se trouvaient à l’époque dans la tour Baudet. C’était casse-cou, car il y avait une marche juste après la porte. On entrait, les archivistes levaient le nez l’air contrarié en vous demandant ce que vous vouliez, et hop vous ratiez la marche!»

«Play-boy» chez les pasteurs

D’anecdotes, Micheline Tripet n’est pas avare. Elle se souvient qu’un conseiller d’Etat avait obtenu que le petit copain de sa fille fasse un stage aux Archives d’Etat. «Ce jeune homme mettait un temps fou à apporter les documents qu’on lui demandait d’aller chercher dans les réserves. Après son départ, on a retrouvé des exemplaires du magazine Play-boy entre les pages du Registre de la compagnie des pasteurs!»

«L’archiviste d’Etat et moi, nous ne nous entendions guère, se souvient Micheline Tripet. Ce qui ne m’empêche pas de lui être reconnaissante de m’avoir orientée vers l’édition critique des Chroniques de Genève de François Bonivard (ndlr: le célèbre prisonnier de Chillon), un travail facilité par ma connaissance de la langue italienne, le manuscrit original se trouvant à Turin.»

L’archiviste quitte l’institution de la rue de l’Hôtel-de-Ville au début des années 80 et s’en va travailler pour le Musée international de la Croix-Rouge, en cours de création. Trois ans comme documentaliste. Une période de «bonheur absolu». «J’adore l’institution de la Croix-Rouge. J’ai traqué le geste humanitaire sur des milliers de photos de guerre», se souvient Micheline Tripet avec ravissement.

En 1986, elle est nommée à la tête des Archives municipales nouvellement créées. «Ce n’était qu’un demi-poste. Je n’ai jamais eu le statut de chef de service», fait remarquer la dame dans un sourire. «Cette anomalie a été corrigée pour mon successeur. Je n’ai jamais été féministe, mais la Ville de Genève n’a pas toujours brillé par l’égalité…»

Dans les écuries Eynard

Pour loger ce nouveau service, la Ville avait pensé à la villa du général Dufour à Contamines. Finalement, ce sont les anciennes écuries du Palais Eynard qui ont été choisies. «C’est un bel endroit, convient Micheline Tripet, mais on est adossé à l’enceinte des Réformateurs, qui amène une humidité contre laquelle il faut se battre continuellement.»

Aux Bastions, l’archiviste municipale se trouve face à la responsabilité de mettre en place une institution qui n’a jamais existé. «La conservation et le classement des archives incombaient au secrétaire général de la Ville; en 1986, c’était Jean-Pierre Guillermet», explique-t-elle.

«Tenir des archives est une obligation légale pour l’administration depuis 1925 à Genève, mais la Ville n’en avait guère tenu compte. Je suis donc partie à la rencontre des cinquante services de l’Administration municipale afin de collecter leurs archives. J’ai aussi trouvé dans chacun d’eux un répondant sensible au sort des archives à venir. Je leur ai donné à tous un cours d’archivistique.

»A Genève, la Municipalité date de 1842, poursuit Micheline Tripet. Les Genevois ont dû faire la révolution pour que l’Etat et la Ville possèdent deux administrations distinctes. Les documents municipaux les plus anciens conservés aux Archives municipales datent donc de 1842. Seules les archives des communes des Eaux-Vives, de Plainpalais et du Petit-Saconnex, réunies à la Ville en 1931, nous fournissent des pièces antérieures à 1842.»

Rassembler au Palais Eynard les archives des services qui ne voulaient pas s’en dessaisir n’a pas été une sinécure: «J’ai donc dû faire appel à toutes mes ressources de diplomatie, ayant appris qu’il est préférable, dans l’administration, de manier la carotte plutôt que le bâton.»

Lors de l’aménagement des locaux, Micheline Tripet découvre la prodigalité de l’administration de l’époque. «Je me suis occupée moi-même de commander des bibliothèques très économiques au Canada pour empêcher que la Ville dépense à tort et à travers.»

Enfin, les Archives de la Ville de Genève ouvrent au public, le 16 septembre 1987. Deux jours plus tôt, le maire Claude Haegi appelle de ses vœux la réunion dans un même bâtiment, dans la butte de l’Observatoire, des Archives d’Etat et des Archives municipales. On en est loin trente ans plus tard.

(TDG)

Créé: 27.05.2016, 18h11

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1821 La construction du Palais Eynard est terminée

Le bâtiment qui abrite les Archives municipales a été bâti de 1817 à 1821

L’adresse principale des Archives de la Ville de Genève, dont Micheline Tripet a pris la direction en 1986, est celle du Palais Eynard, siège de la Mairie de Genève. Ce bâtiment a été achevé en 1821 et reste depuis cette époque l’un des monuments les plus élégants que le XIXe siècle ait produits à Genève.

L’une de ses particularités est qu’il est le fruit de la volonté conjointe d’un homme et d’une femme, Jean-Gabriel et Anna Eynard-Lullin. Pour eux, la construction de cette demeure fut ce qu’on appellerait aujourd’hui un «projet de couple». Ils sont mariés depuis sept ans quand l’idée de bâtir à Genève leur vient.

En 1817, Jean-Gabriel est âgé de 42?ans et Anna de 24. Malgré sa jeunesse, Madame Eynard n’entend pas rester dans l’ombre de son mari. C’est une jeune femme qui n’a rien d’effacé. Elle est issue d’une famille ruinée mais énergique, et la position de fortune et mondaine que lui a procurée son mariage ne lui est pas montée à la tête. Elle a fait merveille dans les congrès européens dans lesquels son oncle Charles Pictet de Rochemont représentait Genève.

«Les pierres de mon pays»


Ce diplomate avait invité le couple Eynard à l’accompagner à Vienne et à Paris. La jeune femme y avait plu par sa simplicité et son intelligence. Parée d’un collier de perles taillées dans du cristal de roche, elle avait répondu à quelqu’un qui lui en demandait l’origine: «Je porte les pierres de mon pays.»

De retour à Genève, devenu canton suisse, Jean-Gabriel et Anna ne veulent plus se contenter de louer un appartement dans la Vieille-Ville. Ils aiment recevoir et l’enfilade de salons de la belle maison Mallet, à la cour Saint-Pierre, ne leur suffit pas. Demande est faite par Eynard au gouvernement genevois de lui céder une parcelle «entre le bâtiment dit le Calabri (ndlr: démoli au XXe siècle) et le Cavalier». Ce Cavalier est le nom du petit bastion qui existe toujours entre le Palais Eynard et le Palais de l’Athénée.

«L’acquisition que ferait la Ville elle-même en comptant dans son enceinte un beau bâtiment de plus n’est pas une considération dénuée de tout intérêt», plaide habilement le banquier.

Faire oublier les exécutions


Eynard et sa femme savent qu’en édifiant leur palais à cet endroit, ils rendent service à la collectivité. Ce lieu rappelle trop aux Genevois les exécutions capitales qui se sont déroulées là vingt-trois ans plus tôt, pendant la Terreur genevoise.

L’Etat vend donc sans hésiter le terrain nécessaire aux Eynard, qui se mettent immédiatement au travail. On a longtemps cru que la diligente Anna était la seule conceptrice du gracieux palais néoclassique. C’est une légende, car l’architecte italien Salucci et d’autres professionnels, parmi lesquels le jeune Samuel Vaucher, futur architecte du Musée Rath et du côté pair de la Corraterie, ont contribué à la réalisation de l’édifice. Des décorateurs toscans se chargent d’orner l’intérieur dès 1821. Cette influence italienne n’est pas une surprise, quand on sait que les Eynard séjournaient volontiers à Florence, où Jean-Gabriel possédait une demeure avec terrasse donnant sur l’Arno. Vers 1820, il l’a vendue et a commencé la construction d’une maison à la Via dell’Orto. Les Eynard étant souvent absents de Genève, notamment pendant l’hiver, c’est l’ingénieur Guillaume-Henri Dufour, le futur général, qui est chargé de surveiller le chantier des Bastions.

Après la mort de Jean-Gabriel, en 1863, et celle d’Anna, en 1868, le palais restera la propriété de leurs héritiers jusqu’en 1891, date de l’achat par la Ville à Hilda Diodati-Eynard.

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