Les photos du père des sciences criminelles dévoilées

PatrimoineL’œuvre photographique de Rodolphe Archibald Reiss est en cours de numérisation. Le public aura accès à des milliers de clichés.

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Féru de photographie, Rodolphe Archibald Reiss (1875-1929), riche Allemand naturalisé suisse en 1901, aurait pu se contenter d’une belle carrière dans l’image. Fondateur du «Journal suisse des photographes» en 1898, il est mandaté l’année suivante par le gouvernement vaudois pour créer un laboratoire universitaire de photographie.

Mais l’homme, qui a soif d’apprendre, a la bougeotte. Au gré d’un stage effectué chez Alphonse Bertillon, le grand maître de l’anthropométrie judiciaire à Paris en 1900, il se passionne pour les enquêtes criminelles et les contributions que peut leur apporter la photo. Il ne faudra pas longtemps pour que Reiss associe ses deux passions pour poser les bases des sciences criminelles modernes, soutenues par un souci du détail et une approche résolument scientifique, qui tranchent avec ce qui se fait jusqu’alors. Diplômé de chimie, il parvient par exemple à faire apparaître l’invisible en jouant sur les bains chimiques lors du développement des images.

C’est fort de ce bagage et de ces connaissances techniques qu’il fonde l’Institut de police scientifique (l’actuelle École des sciences criminelles) de l’Université de Lausanne, la première école de police scientifique du monde, en 1909. Elle attirera des policiers des quatre coins du globe désireux de se former, le «New York Times» n’hésitant pas à surnommer Reiss «le Sherlock Holmes suisse».

Projet à 1 million

Ses photos, dont certaines ont été exposées au Musée de l’Élysée en 2009 et qui ambitionnent de documenter au plus près les scènes de crime, témoignent de sa rigueur. On y trouve, pêle-mêle, des clichés d’affaires judiciaires qui ont défrayé la chronique au début du XXe siècle, des gros plans qui font ressortir des empreintes digitales sur un verre, des photos signalétiques de suspects mais aussi des scènes de la vie quotidienne, qui montrent des personnes dont l’identité s’est perdue avec le temps. Sans oublier des prises de vue témoignant des exactions commises par l’armée austro-hongroise contre la population serbe lors de la Première Guerre mondiale ou encore des reportages illustrés sur la pauvreté à Marseille dans les années 1910…

La liste est non exhaustive et le tout est d’une qualité qui suscite, encore aujourd’hui, l’admiration d’experts de disciplines diverses, des criminalistes (lire ci-dessous) aux spécialistes ès documents. «Son travail sur la lumière, sur les ombres et ses mises en scène sont remarquables», admire Olivier Robert, archiviste de l’Université de Lausanne et chef d’un projet colossal. Depuis l’an dernier, le service des Ressources informationnelles et archives (Uniris) de l’alma mater a entrepris de sauvegarder et de valoriser ce trésor. Des quelque 30'000 plaques de verre de la collection, le service en a retenu près de la moitié. «Nous avons sélectionné 14'000 images qui vont de 1898, début de ses activités, à sa mort, en 1929», explique Gérard Bagnoud, chef du service. «Le fonds se compose aussi de registres, de rapports d’expertise ainsi que d’une cartothèque capable d’identifier un dossier ou un suspect», détaille Olivier Robert.

C’est un traitement aux petits oignons qui est prévu: après avoir été scannées une première fois à l’UNIL afin que les chercheurs y aient rapidement accès, les photos sont acheminées par camion sécurisé à l’Institut suisse pour la conservation de la photographie à Neuchâtel où elles sont numérisées en très haute définition. Mais ce n’est pas tout: les plaques, dont certaines sont détériorées, seront également nettoyées. «Nous ne touchons pas aux rayures ni aux traces sur les émulsions. Il s’agit de rester fidèle à l’œuvre originale», ajoute Gérard Bagnoud, qui indique que l’entier du lifting coûtera 1 million. L’association pour la sauvegarde de la mémoire audiovisuelle suisse contribue à hauteur de 200'000 francs, l’UNIL assurant le solde. En marge de ce toilettage, c’est à un travail de bénédictin que s’est attelé Olivier Robert: créer un système d’indexation pour s’y retrouver. Le tout pour la prochaine étape du projet Reiss: proposer la collection en ligne. «Les photos font la part belle à la criminalistique, mais ces plaques racontent d’autres histoires et pourront intéresser sociologues, historiens, historiens de l’art, archéologues et photographes», souligne Gérard Bagnoud.

Le grand public pourra lui aussi découvrir ces images d’une époque révolue. Mais pas toutes, certaines étant particulièrement violentes. «Nous ne voudrions pas qu’elles soient détournées pour être utilisées à d’autres fins, commerciales notamment. Et certaines sont effectivement effrayantes, elles pourraient donc être réservées aux chercheurs. Nous envisageons la création d’une commission éthique, qui trancherait», conclut Gérard Bagnoud. (TDG)

Créé: 01.12.2018, 12h22

«On a encore du mal à faire ce qu’il réussissait si bien»

Interview

Professeur à l’École des sciences criminelles et spécialiste en identification d’individus grâce à leurs empreintes digitales, Christophe Champod ne cache pas son admiration pour celui qui a fondé son école.

Quelle révolution Reiss amène-t-il à Lausanne?

De solides compétences sur la photographie d’états des lieux et l’utilisation de la photo dans l’enregistrement de scènes de crime. Mais aussi la systématique de photos d’individus, de face et de profil: les photos signalétiques que l’on connaît encore aujourd’hui. Sans oublier les images de traces, il ramène tout ça de Paris. Avant Reiss, le concept d’exploitation et de préservation des traces n’existait tout simplement pas! Il a amené l’idée qu’une trace pouvait permettre de résoudre des crimes.

Et quid de son apport personnel?

Il a monté et financé un cours de photos judiciaires qui mènera à la création de l’institut de police scientifique. Chimiste, il a fait sa thèse sur les émulsions photographiques. Il s’est ensuite vite rendu compte qu’il était possible de rendre visible l’invisible, en développant des émulsions qui permettent de voir dans les infrarouges. Reiss a mis au point des techniques d’enregistrement dont on se sert encore aujourd’hui.

Il était donc si doué?

Absolument. Il était passé maître dans les éclairages rasants qui font apparaître des traces de doigts sur un verre. Sa capacité à mettre en place des éclairages pour enregistrer des traces est incroyable. Notre photographe, Éric Sapin, y arrive, mais on a encore de la peine à le faire. Les éclairages au magnésium qu’il obtenait grâce à ses connaissances en chimie qui lui permettaient de modifier ses émulsions sont impressionnants. Je mets au défi les photographes de police d’aujourd’hui de faire des photos de cette qualité.

La vie de roman du «Sherlock Holmes suisse»

1875
Naissance dans le Grand-Duché de Bade.
1899
Doctorat ès sciences (chimie) à l’UNIL.
1900
Stage à Paris auprès du criminologue Alphonse Bertillon.
1903
Publie «La photographie judiciaire».
1906
Nommé professeur extraordinaire de photographie scientifique avec application aux recherches judiciaires.
1909
Crée à Lausanne la première école scientifique du monde, où les policiers du monde entier se pressent.
1913
Le «New York Times» le surnomme «le Sherlock Holmes suisse».
1914
Le gouvernement serbe l’invite à constater les massacres de civils par l’armée austro-hongroise.
1919
Il démissionne de l’UNIL et s’installe en Serbie, où il meurt en 1929.

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