Maryelle Budry n’a pas oublié la vague fuchsia

1991Il y a 28 ans, les femmes se mobilisaient pour la grève. L’une d’elles se souvient.

Maryelle Budry chez elle et, ci-contre, deux images du 14 juin 1991 figurant dans l’album.

Maryelle Budry chez elle et, ci-contre, deux images du 14 juin 1991 figurant dans l’album. Image: Lucien Fortunati / DR

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C’est la Genevoise Christiane Brunner, alors vice-présidente de l’Union syndicale suisse, qui a convaincu cet organisme de défendre le projet de grève des femmes lancé par l’ouvrière Liliane Valceschini et ses collègues horlogères en mars 1990 dans la vallée de Joux.

Une initiative révolutionnaire née du constat que dix ans s’étaient écoulés depuis le succès de la votation sur l’inscription de l’égalité des droits entre homme et femme dans la Constitution fédérale, le 14 juin 1981. Dix ans pendant lesquels ce nouvel article était resté pratiquement lettre morte…

À Genève, la journaliste et psychologue féministe Maryelle Budry va vivre intensément ce 14 juin 1991, jour choisi pour la première grève des femmes de l’histoire suisse. Nous l’avons rencontrée dans son domicile du quartier de Plainpalais.

Maryelle Budry, pourquoi êtes-vous entrée dans le Collectif 14 juin de Genève?

Je travaillais comme psychologue à l’Office pour l’orientation professionnelle à la rue Prévost-Martin. À Genève, dès qu’il a été question de cette grève, les employées syndiquées de la fonction publique, dont j’étais, et d’autres milieux professionnels, ont créé des commissions de femmes. Le Collectif 14 juin est venu de là.

Connaissiez-vous Christiane Brunner?

Je n’ai pas travaillé directement avec elle mais tout le monde savait qu’elle avait soutenu le projet de grève auprès de l’Union syndicale suisse. Ici à Genève, c’est Marina Decarro qui a été la vraie leader du mouvement, grâce à son autorité naturelle et à son talent de rassembleuse. Nous marchions ensemble en tête du défilé de la manif du 14 juin, avec une pancarte ridiculement petite, portant les mots «10 ans d’illégalité ça suffit!» On avait dû ajouter au feutre à la dernière minute un «i» et un «l» qui avaient été oubliés.

Le mot grève faisait-il peur?

Pas à nous, évidemment, qui étions très déterminées. Quant aux autres… Lorsque nous avons organisé la conférence de presse de présentation de notre action – cela devait être en décembre 1990 – c’est à moi qu’est revenu l’honneur d’annoncer la grève. En voyant l’air ahuri des personnes présentes, je me suis demandé si je m’étais trompée dans mon texte et si j’avais dit une bêtise? Pourtant j’avais l’habitude des réactions vives à notre égard, nous les femmes syndiquées et féministes. Les ricanements et les sarcasmes. On se disait les unes aux autres pour nous rassurer: regarde-moi quand je ferai mon discours, ça me donnera du courage!

Quel rôle la couleur a-t-elle joué dans cette journée du 14 juin 1991?

En général, la couleur de la lutte des femmes pour leurs droits est le violet. Ça remonte au temps des suffragettes. En 1991, la Suisse romande se singularise en optant pour une nuance plus claire et gaie proche de celle de la fleur du fuchsia. Regardez, j’en cultive encore aujourd’hui un pied sur la coursive de mon appartement! Lors de la grève à Genève, cette couleur a fleuri partout, dans les bureaux, les écoles, les usines, les rédactions, lors du grand pique-nique aux Bastions et bien sûr dans le défilé de l’après-midi.

Cette année, le violet est de mise à Genève comme ailleurs, apparemment…

J’en porterai le 14, mais aussi du rose fuchsia. Comme en 2011, pour les 30 ans de la votation, quand mes compagnes de lutte et moi avons constitué le groupe des vieilles dames indignes pour marcher dans Genève. Certaines ont fait la grimace: nous, des vieilles dames? La référence au film de René Allio «La vieille dame indigne», qui respire la liberté, a mis tout le monde d’accord. Le groupe marchera à nouveau ce 14 juin, formant un îlot de rose en souvenir de 1991.

Quel pronostic pour ce 14 juin 2019?

Je suis certaine que ce sera très suivi. Le féminisme revient à la mode. La mobilisation est forte et touche tous les milieux. De 9 raisons de faire grève en 1991, les femmes sont passées à 19 cette année! Les conditions de travail et les salaires ne sont plus les seuls chevaux de bataille. La sexualité, le genre, la violence, le harcèlement, le racisme sont des sujets qui élargissent le cercle des mécontentes.


14 juin 1991: Un vendredi en couleur

«La Tribune de Genève» ouvre les feux le vendredi 14 juin avec à la une un dessin de l’illustratrice Annik Reymond montrant une femme en marche, lançant par-dessus son épaule tous les symboles de la vie domestique, bébé compris. Victime de la quadrichromie à ses débuts (ou d’un complot masculin, plaisanteront certaines), le fond de l’image est sorti bleu alors qu’il aurait dû être rose fuchsia.

«Le fuchsia est mis», annonce pourtant la Julie, à l’aube d’une journée qui fera date. Rythmées par des vignettes féminines de la même dessinatrice, les pages du journal laissent une place non négligeable au sujet du jour, traité par des journalistes des deux sexes. Chaque rubrique a son éclairage féminin.

Le lendemain, dans ses éditions du week-end, la «Tribune» proclame «La Suisse a vu rose». On lit que «selon les syndicats, quelque 200 000 femmes ont suivi la grève en Suisse, d’une manière ou d’une autre». Le porte-parole de l’Union syndicale suisse (organisatrice de l’événement à l’initiative de Liliane Valceschini et Christiane Brunner), annonce le chiffre de 200 000 participantes à l’échelon national. «Ce succès était totalement inespéré. Le beau temps y a été certainement pour beaucoup», ajoute Jean Quéloz. Le mot d’un homme, assurément.

«Les chiffres sont éloquents: environ 5000 femmes à la manif, quelque 3000 ont pique-niqué dans les parcs (dont 600 en zone industrielle)», se réjouit notre journal. «Selon le Collectif genevois pour la grève, beaucoup de femmes sont venues témoigner avoir «osé» porter un vêtement rose fuchsia, avoir travaillé plus lentement que d’habitude et pris des pauses prolongées, etc.»

«Je me souviens de l’humour et de la liberté qui caractérisaient ce lointain 14 juin. L’imagination et la couleur étaient au pouvoir!» confie Martine Brunschwig Graf. Ce jour-là, ses collègues de la Société pour le développement de l’économie suisse et elle-même «kidnappent» leur patron Gilbert Coutau pour un déjeuner destiné à parler de la condition féminine. Une réussite. (TDG)

Créé: 07.06.2019, 15h39

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