Magnin, architecte sans diplôme et maquettiste génial

HistoirePère de famille, Auguste Magnin enseignait pour vivre et réalisait des modèles réduits pendant ses loisirs.

Le seul portrait connu d’Auguste Magnin (1841-1903), signé Fred Boissonnas.

Le seul portrait connu d’Auguste Magnin (1841-1903), signé Fred Boissonnas. Image: DR

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Les Genevois d’il y a 150 ans ignoraient qu’ils côtoyaient un génie. Aux yeux du monde, le futur père du relief Magnin n’était qu’un ancien élève architecte sorti sans diplôme des Beaux-Arts de Paris.

Pourtant, le copieux programme de son atelier ouvert en 1867 à Genève suggérait un large éventail de connaissances: «Etude et composition d’architecture et d’ornement pour élèves architectes, entrepreneurs, peintres, décorateurs, graveurs, etc. Dessin linéaire, tracé des ombres, perspective, étude de lavis, coupe de pierres, charpente, menuiserie, serrurerie, relevé de plans, etc.»

Dans la même publicité, Magnin annonçait qu’il donnerait des leçons sur les mêmes sujets, ainsi que sur «la géométrie élémentaire, descriptive, etc.» Sans oublier des «cours sur la distinction des styles et leur formation successive». On pouvait fréquenter l’atelier sans suivre les cours et vice versa.

Trois ans plus tôt, alors qu’il était encore à Paris, il avait reçu l’une des médailles offertes aux élèves de la section d’architecture de l’Ecole des beaux-arts «pour un projet de construction en pierre». Le 2 août 1864, le Journal de Genève signalait fièrement cette récompense accordée à «notre jeune compatriote, M. Auguste Magnin».

La nostalgie des fortifications

De tels débuts laissaient présager des études réussies. Pourtant, curieusement, Auguste Magnin ne les termina pas. Après quelques petits travaux à Paris, il choisit de rentrer à Genève pour y mettre à profit ses connaissances récemment acquises. Il devait être un peu touche-à-tout et pressé de voler de ses propres ailes.

L’immeuble où il ouvrit son premier atelier existe encore au 8, rue Bonivard. Il est l’un des éléments du quadrilatère bâti de 1855 à 1865 entre la rue du Mont-Blanc et la rue des Alpes; une vingtaine de maisons encadrant le vaste square du Mont-Blanc. L’architecte, qui avait la nostalgie des fortifications, se trouvait là sur un terrain bâti tout de suite après leur destruction…

Dans une nouvelle annonce, parue le 23 juillet 1867, Magnin prévenait sa clientèle qu’il serait en vacances jusqu’au 18 août. Pour ceux qui auraient voulu s’inscrire en son absence, le jeune professeur indiquait l’adresse de «Paul Magnin & fils, combustible et mazout, Chevelu 1». Paul était son père, chef d’une entreprise familiale assez prospère pour avoir permis à Auguste de partir à la conquête de Paris et d’en revenir avec le titre d’architecte – usurpé, il est vrai.

En novembre 1867, Auguste perdait sa grand-mère Magnin, née d’Ivernois. Ce deuil touchait en première ligne ses parents, Paul et Isaline Magnin née Foëx, et le frère de son père, Déodat Magnin-Mercier. Dans sa jeunesse, l’oncle Déodat s’était lui aussi laissé tenter par les beaux-arts, qu’il avait étudiés à Genève, dans la Classe des beaux-arts de la Société des arts. Celle-ci lui avait décerné deux fois son premier prix de dessin, en 1844 et 1846. Il dessinait des ornements pour des articles de mode et pour l’industrie des montres et bijoux.

Auguste avait des frères et des sœurs, dont Jules, allié Pfaeffli, continuateur du commerce paternel de combustible à Saint-Gervais puis aux Pâquis. Ancré dans ce milieu représentatif de la Genève industrieuse et créative, Magnin allait à son tour y fonder une famille. En 1873, il épousait Françoise Redard (décédée en 1929), dont il eut deux filles, devenues par mariage Mesdames Bernoud et Eggly.

Au moment de son propre mariage, l’architecte trentenaire n’avait plus son atelier à la rue Bonivard. En 1868, il avait déménagé sur la Rive gauche, au 17, rue des Allemands (future rue de la Confédération), à l’emplacement de l’immeuble contemporain abritant aujourd’hui la librairie Payot. Ce nouvel atelier préparait les candidats aux grandes écoles d’architecture de Zurich, Lausanne et Paris. Dessin et mathématiques en étaient les deux matières principales. Hors atelier, Magnin enseignait aussi au Gymnase et, de 1869 à 1872, à la toute nouvelle Ecole d’art appliqué à l’industrie de Genève.

Sa seule construction a disparu

Son activité d’enseignant – et de maquettiste! – ne laissait guère de temps à Auguste Magnin pour autre chose. On sait qu’il participa à des concours, mais sans les gagner. Une seule de ses réalisations nous est connue, c’est l’ancienne école enfantine de Saint-Gervais, située à la rue Argand. Elle a été démolie il y a fort longtemps. Côté maquettes, c’est bien sûr le relief de Genève qui reste aujourd’hui le seul témoignage du génie de Magnin. Il était âgé de 37 ans lorsqu’il entreprit ce gigantesque ouvrage qui allait l’occuper jusqu’à la fin de ses jours.

Quand il mourut à 61 ans, le 13 mars 1903, le relief achevé était montré avec succès au public depuis deux ans, dans une salle de la nouvelle Ecole de commerce, au 2, rue du Général-Dufour (actuel Bâtiment Général Dufour de la HEAD).

Magnin était mort en sachant son relief en sécurité sous la responsabilité de la Ville de Genève, qui en était devenue propriétaire en 1896. Avant d’en arriver là, le maquettiste avait dû faire preuve de beaucoup de courage et de ténacité. Il avait travaillé seul d’abord, puis avec des artisans, mais toujours à ses frais, avant la formation, en 1893, du Comité pour l’achèvement du relief.

Celui-ci s’était constitué à la suite de la première exposition publique, plutôt décevante à tous égards, des quelques éléments déjà terminés. Depuis 1892, les Genevois payaient 50 centimes pour entrer dans une annexe du grand Panorama de la place du Cirque (à l’emplacement du café Remor) et en ressortaient frustrés de n’avoir vu que quelques pâtés de maisons.

Le relief devient affaire d’Etat

Il fallait absolument fournir à Magnin les moyens financiers de terminer son œuvre à temps pour l’Exposition nationale suisse, prévue à Genève en 1896. Le Comité du relief se mit donc en chasse pour réunir la somme de 60 000 fr. Il en obtint la moitié par des dons privés et l’autre moitié de la Ville et de l’Etat de Genève. Le vote de la subvention municipale eut lieu à la fin de l’année 1893, chaudement défendu par le conseiller administratif Bourdillon: «Ceux d’entre vous qui ont vu la partie du relief qui a été exposée dans une annexe du Panorama savent l’effet pittoresque obtenu. (…) Pour obtenir pareil résultat il faut une conscience dans l’exécution qui se voit rarement. (…) Ordinairement les reliefs sont assommants et celui-ci ne l’est pas. (…). Comme simple particulier, comme architecte et comme artiste, je vous recommande ce projet.»

Ironie du sort, la deuxième exposition du relief, achevé cette fois-ci grâce aux efforts du Comité, ne remporta pas non plus le succès escompté. C’était dans un pavillon peu visible et éloigné du centre de l’Exposition nationale suisse de 1896. Le jury de cette manifestation remarqua néanmoins le chef-d’œuvre de Magnin et lui remit sa médaille d’or.


Quel visage avait Genève en 1850?

Le Relief Magnin illustre un moment qui change tout: la démolition des fortifications genevoises

En 1849, après vingt ans de débats nourris, le Grand Conseil genevois vote les crédits nécessaires à la démolition des lignes de défense. Même le général Dufour, favorable au maintien des fortifications, doit bien admettre qu’elles ne protégeraient pas plus d’une semaine Genève contre un envahisseur. Cette décision prise, le visage de la ville va radicalement changer dès 1850. On passe au peigne fin ce moment charnière avec l’historien Bernard Lescaze.

La ville s’étend

Les murailles tombées, Genève s’ouvre. La surface des terrains libérés par la destruction des fortifications est équivalente à celle de la ville entière. C’est pourquoi les Genevois conservateurs et propriétaires terriens, craignant l’effondrement du prix du foncier, s’opposaient à la démolition. De fait, de nombreux immeubles de logements sont bâtis dès 1850 dans l’actuel quartier des Banques jusqu’à la Coulouvrenière, aux Tranchées – boulevards Helvétique et Jaques-Dalcroze –, à Chantepoulet, à la rue du Mont-Blanc. Du côté du Jardin anglais, qui n’existe pas, on construit l’Hôtel de la Métropole en 1855.

La population change

Genève, avec ses 50 000 âmes, est la plus grande ville de Suisse. Son développement artisanal et industriel attire de nombreux Alémaniques, des Vaudois, des Neuchâtelois et quelques Valaisans, ainsi que beaucoup de Français, de Piémontais et de Savoyards (Italiens à l’époque).

Les communautés s’installent

Sur les terrains libérés par les fortifications, l’Etat de Genève accorde Notre-Dame aux catholiques romains, l’église anglaise aux anglicans, la synagogue à la communauté israélite, l’église russe aux orthodoxes, ainsi que le Sacré-Cœur aux francs-maçons.

L’économie se transforme

Sous le régime fazyste, les vieilles familles investissent moins à Genève. L’Etat, à court d’argent, crée de nouveaux établissements bancaires: la Caisse hypothécaire (la future BCGE) et la Banque de Genève. Une nouvelle classe sociale faite de commerçants et de petits industriels se développe dans divers secteurs: l’horlogerie, l’éclairage au gaz, les instruments de physique, les premières voitures sans chevaux. On construit des ateliers et des usines, on utilise largement la force motrice du Rhône. Le transport des marchandises pondéreuses se fait à l’aide de barques sur le Léman. Des quartiers ouvriers sortent de terre à Saint-Gervais et aux Pâquis, faits de petites maisons et de logements bon marché pour les familles. Nombreuses sont les femmes qui travaillent comme couturières, brodeuses, blanchisseuses, cuisinières ou vendeuses sur les marchés.

Le chemin de fer se développe

Où mettre la gare? A Rive, Bel-Air ou la Servette? Ce sera finalement Cornavin, à l’angle Chantepoulet, au milieu des champs. La première liaison ferroviaire, en 1857, rapproche Genève de Lyon, quelques mois avant Lausanne étonnamment. La raison en est que les banquiers genevois comme François Bartholoni ont investi des capitaux dans la ligne Paris-Lyon-Marseille.

Les institutions culturelles naissent

Il existe un théâtre dans les Bastions depuis 1782, mais il faut attendre 1879 pour voir bâti l’actuel Grand Théâtre. La vie culturelle jusqu’au milieu du XIXe siècle se déroule surtout chez soi.

Les réfugiés politiques sont accueillis à bras ouverts

Genève est très ouverte aux réfugiés politiques, ce qui crée des tensions entre le gouvernement de l’époque et la Confédération. Dès 1851, le voisin français vit sous un régime autoritaire (c’est la fin de la IIe République et l’avènement du Second Empire), et nombreux sont les Français républicains fuyant en Suisse. Berne, qui veut rester en bons termes avec Napoléon III, voit d’un mauvais œil l’attitude accueillante de Genève, et de James Fazy en particulier. Celui-ci n’a pas oublié qu’il a été un agitateur en France sous Louis-Philippe et il pousse la police genevoise à se montrer indulgente. Les opposants politiques peuvent poursuivre leur activisme à Genève.

L’école primaire se généralise

Le régime radical souhaite que tous les enfants aillent à l’école primaire, à la campagne comme à la ville. On ouvre même de petites classes pour les filles, qui ne bénéficiaient jusque-là d’aucune formation. Le système scolaire public, laïque et gratuit se développe surtout dès 1860-1870.

L’Hôpital se restructure

Avant 1850, l’Hôpital général se trouve au Bourg-de-Four et accueille aussi bien les malades, les vieux, les fous, les handicapés mentaux que les orphelins. Fazy décide de scinder les fonctions: on construit un Hôpital cantonal au boulevard de la Cluse en 1856; pour les personnes âgées, on bâtit la maison de retraite du Petit-Saconnex; et aux Vernets, un asile d’aliénés. On place ensuite le Palais de justice dans le bâtiment du Bourg-de-Four, libéré.

Les prisons sortent de terre

La vieille prison qui se trouve dans l’ancien évêché, à côté de la cathédrale, est vétuste. En 1827-1829, on bâtit une prison pénitentiaire ultramoderne, qui inclut la tour Maîtresse (lire ci-dessous). Elle fait figure de modèle dans toute l’Europe. En 1840, sur l’actuelle terrasse Agrippa d’Aubigné, on érige un haut bâtiment qui est aussi une prison, d’abord de détention provisoire, puis pénitentiaire. La peine de mort existe toujours en 1850; les exécutions par guillotine ont lieu très tôt le matin, sur la place Neuve. Elles attirent la foule.

Pascale Zimmermann (TDG)

Créé: 29.09.2017, 16h53

Ces noms de lieux qui en disent long sur l’histoire de Genève…

Plusieurs lieux de la ville portent aujourd’hui encore l’empreinte de cette époque d’avant 1850, où Genève était ceinte de fortifications pour assurer sa protection contre un potentiel envahisseur. Quelques exemples:


Bastions
(cours et promenade des)


Définition: le bastion est un ouvrage de fortification appartenant à l’enceinte ou aux remparts d’une ville et présentant, en saillie, deux faces et deux flancs.

Au XVIe siècle, Genève la Réformée doit assurer sa défense contre ses puissants ennemis catholiques. Elle bâtit donc une enceinte de boulevards qui, partant du Rhône, suivant la rue de la Corraterie et traversant la place Neuve actuelles, passe sous la rue de la Croix-Rouge d’aujourd’hui jusqu’au bastion Mirond et au bastion de Saint-Léger – appelé aussi Cavalier Micheli, qui existe encore. Elle gravit la colline de Saint-Antoine puis descend par Rive jusqu’au lac. Bien qu’entourée de profonds fossés, elle s’avère insuffisante durant une certaine nuit de décembre 1602… Aussi, à la fin du XVIIe siècle, est-elle complétée par de nouvelles courtines (il s’agit de remparts reliant deux bastions) et de vastes bastions. Au nombre de quatre, ils se nomment bastions de Hollande, Souverain, d’Ivoy et Bourgeois, et sont placés en avant des anciens. L’espace compris entre ces deux enceintes est baptisé, en 1726, la promenade des Bastions. Après la démolition des fortifications, dès 1868, l’Université s’y établit.

Casemates (place des)

Définition: une casemate est un local à l’épreuve des tirs ennemis, servant à abriter soldats et matériel.

L’actuel boulevard Jaques-Dalcroze s’appelait auparavant boulevard des Casemates. La place des Casemates dessine aujourd’hui un triangle avec ledit boulevard, la rue de l’Athénée et celle qui longe le mur soutenant les immeubles de la rue Beauregard.

Glacis-de-Rive (rue des)

Définition: en vocabulaire militaire, le glacis désigne un terrain découvert, souvent en pente douce et aménagé à l’extérieur des fortifications. Son but? N’offrir aucun abri aux assaillants et permettre aux défenseurs de la ville de les voir arriver de loin.

Au XVIIIe siècle se trouvaient à cet emplacement les glacis des fortifications abritant Genève au nord-est.

Neuve (place)

Craignant les attaques surprises, les Genevois décident en 1564 que la ville n’aura plus qu’une seule entrée, la porte Neuve. En 1740, un bâtiment monumental est érigé en avant de cette porte, dans lequel l’ingénieur cantonal Guillaume-Henri Dufour installe ses bureaux; un pont-levis est jeté au-dessus des larges fossés, baptisés «la grande mer». L’espace ainsi dégagé permet la construction d’un théâtre du côté des Bastions, en 1783, et, en face, du Musée Rath, en 1826. La porte Neuve est démolie en 1853, en même temps que les fortifications.

Terreaux du Temple (rue des)

A Saint-Gervais, l’enceinte était constituée de fossés et de «terreaux», monticules formés par l’accumulation de la terre prélevée en creusant lesdits fossés.

Tertasse (rue de la)

Une tertasse (ou tartasse) est un mur de fortification constitué de matériaux divers, provenant de la démolition d’ouvrages de différentes époques.

Tour Maîtresse (rue de la)

Durant 500 ans, Genève assure sa défense côté lac par la Turris magistra, l’ouvrage le plus important de l’enceinte du XIVe siècle. Construite en 1377, elle est rasée en 1864. Avant ça, elle sert d’annexe à la prison (de 1823 à 1846). Son nom changea deux fois au moins: tour de l’Ecole, tour du Bossu, puis tour Maîtresse dès 1562.

Tranchées (boulevard des)

Les tranchées – un terme de fortification s’appliquant aux fossés de la Rive gauche – courent de la porte de Rive au jardin des Bastions. Les premiers immeubles s’y élèvent dès 1858, une fois les fortifications détruites.
P.Z.


«Le dictionnaire des rues de Genève» de Jean Paul Galland (Promo Edition) a très largement servi à la rédaction de ce petit glossaire.

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