A Leysin, les internés alliés prennent leur mal en patience

1917Touchés dans leur corps comme dans leur âme, les anciens poilus luttent contre le cafard.

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Des rescapés de la grande boucherie. Depuis janvier 1916, la Suisse accueille des prisonniers de guerre malades, sortis des camps allemands et français de la Première Guerre mondiale grâce aux longues négociations triangulaires menées dès le printemps 1915 par le pays neutre. En mars 1917, 28 300 de ces hommes y sont hospitalisés – 15 712 Français, 1913 Belges, 1884 Anglais, 8536 Allemands, 155 Autrichiens, 100 Hongrois, regroupés par nationalité et dispersés dans de très nombreux villages. Certains sont atteints de tuberculose pulmonaire ou osseuse et Leysin devient l’une des destinations principales des malades français, belges et anglais, alors que les Allemands sont dirigés vers Davos. Ce printemps-là, la station des Alpes vaudoises compte un millier d’internés.

Beaucoup sont alités ou faibles, et limités dans leurs activités. Cependant, quelques centaines d’entre eux sont en voie de guérison, convalescents ou rétablis. L’inactivité leur pèse, et «la paresse leur souffle à l’oreille de mauvais conseils», affirme le Journal des internés français . Car la guerre dure depuis deux ans et demi: le cafard guette ces jeunes hommes, soldats, sous-officiers et officiers vaincus à Verdun, en Champagne, dans la Somme ou ailleurs, brisés par les horreurs des combats, la vie en captivité, la blessure ou la maladie – la notion «d’état de stress post-traumatique» n’existait pas à l’époque. D’autres sont sans nouvelles des leurs, habitants des territoires occupés par les «Boches». Tous vivent avec le sentiment d’être inutiles et ne rêvent que de rentrer chez eux.

Le pays hôte, soucieux de la santé morale autant que physique de ces hommes, s’efforce de leur trouver des occupations. Du côté des médecins, on vise la «régénérescence morale par le travail». Le Journal des internés s’en fait l’écho: «L’après-guerre sera moins triste (…) parce que dans le travail – qui ennoblit et qui console – revient le goût de la vie et avec le goût de la vie, la vitalité; parce que dans la vitalité toujours plus grande de la France nous verrons renaître nos industries (…) ce qui ferait demain notre définitive victoire sur les Germains. C’est à nous [internés] plus qu’à tous autres, qu’incombe cette tâche si belle de préparer l’avenir.»

On va donc les occuper par tous les moyens. Les responsables de secteur recrutent ceux qui peuvent être utiles à leurs camarades: coiffeur, cordonnier, tailleur ou encore masseur. A côté des soins et des loisirs – balades, football, luge – on ouvre des bibliothèques, on propose des cours de langues ou de maths, et les «internés intellectuels» peuvent reprendre leurs études à Lausanne, Genève, Neuchâtel ou Fribourg. Et dès que possible, on ouvre des ateliers où les anciens soldats retrouvent les gestes des temps de paix.

Artisanat, agriculture et art

A Leysin, un lieutenant français qui avait fabriqué des jouets en bois durant sa captivité en Silésie ouvre un atelier de menuiserie en mars 1916 déjà. Petites commodes jouets et maisons de poupées en sortent. Dans un immense local mis à disposition par la Société climatérique, des internés pratiquent la reliure pour les bibliothèques des grands sanatoriums, réalisent des cartonnages (encriers, porte-billets, boîtes à gants, plumiers, sous-mains). On y trouve aussi des forgerons produisant des coupe-papiers, des tailleurs, des cordonniers, des menuisiers et ébénistes, des ouvriers d’art réalisant des paysages de Suisse à l’aquarelle ou des bijoux.

En outre, des travailleurs sont mis à la disposition des entrepreneurs et des cultivateurs du village, alors que des pourparlers ont lieu pour mettre en culture de vastes étendues de terrain. En tout, une centaine d’hommes travaillent, payés de 25 à 40 centimes de l’heure. Une centaine d’autres, des «malades à la chambre», trouvent dans la vannerie à la fois un passe-temps et une occasion de se faire un peu d’argent de poche, faisant de Leysin «une station modèle».

Les artistes ne sont pas en reste, et donnent à la station un air de petit Montmartre. On monte une troupe, et bientôt la Revue des poilus fait rire aux éclats les spectateurs accourus au Grand Hôtel. Le théâtre des internés de Leysin va jusqu’à l’Apollo-Théâtre de Genève interpréter la comédie belge Le mariage de Mlle Beulemans.

Alors que la vie musicale romande est pauvre – les orchestres de Lausanne et de Montreux sont en sommeil – un grand ensemble voit le jour. Recrutés notamment par le chef Marc de Ranse, professeur à la Schola Cantorum de Paris, ainsi que par Ernest Ansermet, ses membres sont des musiciens professionnels ou amateurs éclairés internés dans toute la Suisse. Basés près de Villeneuve, les 70 musiciens de l’Orchestre symphonique des internés alliés donnent 40 concerts en 1917, aux quatre coins de la Romandie, après une première apparition le 16 avril au Casino de Berne, avec un festival de musique française, à l’occasion de l’Exposition des travaux des internés alliés.

De janvier 1916 à mai 1919, 4240 prisonniers de guerre malades seront soignés à Leysin. Si la plupart voient leur santé s’améliorer grâce au soleil, au bon air sec et aux soins du corps médical, 90 Français, 17 Britanniques et 10 Belges y trouveront le repos éternel, enterrés au petit cimetière de Veyges avec les honneurs dus aux héros. (TDG)

Créé: 12.08.2017, 10h36

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Histoire d'ici Leysin était l'une des principales destinations des malades français, belges ou encore anglais. Au printemps 1917, la station comptait un millier d'internés.

Au Roselier, comme en famille

En 1914, Leysin s’est déjà taillé une belle réputation dans le traitement de la tuberculose. Grâce au Dr Auguste Rollier, qui depuis 1904 préconise l’héliothérapie, le traitement par le soleil, les sanatoriums sortent de terre comme des champignons afin d’accueillir les «phtisiques» affluant de toute l’Europe. La Clinique Le Roselier en fait partie, comme le raconte le Lausannois Aymon Baud, qui a étudié de près ce pan d’histoire: «Ma grand-mère Louise Pasche, non contente d’élever cinq enfants, tenait jusque-là une pension au village. Vu la clientèle de plus en plus nombreuse, elle a décidé de louer sur plan une clinique en construction afin d’y accueillir des dames et des jeunes filles malades.» Mais la Première Guerre mondiale éclate, les frontières se ferment et le flux de clients de la bonne société se tarit, mettant les exploitants de cliniques en difficulté. Dès février 1916, les internés, dont la pension est couverte par leur pays, vont leur succéder et bénéficier de l’expérience des hôtes leysenouds. Une trentaine de Français s’installent au Roselier. «Entre ces hommes et les Pasche, les rapports ont été extrêmement ouverts et cordiaux, commente Aymon Baud. Les internés privés de leurs proches ont été touchés par la présence d’une famille et des enfants dont l’âge allait du nourrisson à 10 ans ainsi que par les soins qui leur ont été donnés.» Les nombreux et émouvants courriers envoyés à Louise Pasche par ces «poilus» après leur retour au pays en témoignent.
G.SD

Sources

- Les internés en Suisse - Les alliés,
Ed. Atar, Genève 1917

- L’étape libératrice - Scènes de la vie des soldats alliés internés en Suisse: au soleil et sur les monts, Georges Jaccottet [et al.],
Ed. Sabag, Genève 1918

- Journal des internés français, 1916-1918

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