Grand plongeon dans les années 20

Notre histoireÀ l’heure d’entrer dans une nouvelle décennie, braquons notre rétroviseur sur la période 1920-30, ces «années folles» qui font parfois écho à notre époque.

1926. Les «Bains du soleil et du lac», qui deviendront «Eaux-Vives-plage», se trouvaient en aval de Baby-Plage, à la place de l’actuel port de plaisance. Remis en question par l’élargissement du quai des Eaux-Vives, dans les années 1920, ces bains seront remplacés par Genève-Plage, ouvert en 1932.

1926. Les «Bains du soleil et du lac», qui deviendront «Eaux-Vives-plage», se trouvaient en aval de Baby-Plage, à la place de l’actuel port de plaisance. Remis en question par l’élargissement du quai des Eaux-Vives, dans les années 1920, ces bains seront remplacés par Genève-Plage, ouvert en 1932. Image: BIBLIOTHÈQUE DE GENÈVE

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Il y a la montée des nationalismes. Il y a cet appétit galopant pour les nouvelles technologies. Il y a la finance internationale qui inquiète et la création culturelle qui bourdonne. Oui, on pourrait imaginer quelques traits communs entre les années 1920, dites folles, et notre propre époque. Sauf que folles, nos années à nous ne le sont guère. À la frivolité et l’insouciance d’alors s’est substitué un plombant pessimisme quant au futur de notre planète, et de l’humanité avec.

«Après la Première Guerre mondiale, on peut encore croire à la construction d’un monde meilleur», note Mary O’Sullivan, spécialiste en histoire économique et professeure à l’Université de Genève. «Toutes les expériences étatiques que l’on a connues depuis n’ont pas encore été menées, ou sont alors en cours de réalisation. Les socialistes, comme les nationalistes, sont encore porteurs d’un espoir. Un siècle après, cet espoir s’est souvent transformé en cynisme.»

Reste qu’elle fait rêver, cette décennie-là. Après l’horreur de la Grande Guerre, il s’agit d’ouvrir grand les soupapes. Il faut danser, rire, jouir, pour oublier le charnier, pour panser les plaies. Sur les cendres du dadaïsme naît le surréalisme et son cortège d’intellectuels, cinéastes et artistes flamboyants: Breton, Aragon, Desnos, Picabia, Dalí, Cocteau, Buñuel… Voyez la brochette. Le jazz traverse l’Atlantique, avec dans son sillage de nouvelles danses sexy et endiablées. Joséphine Baker brûle les planches parisiennes, courtement vêtue d’un pagne de bananes. La radio se glisse dans les foyers, ouvrant une palpitante lucarne sonore vers le globe. Tout comme les disques et le cinéma, qui dessinent une nouvelle culture populaire débarrassée des vieilles frontières.

La plupart des pays occidentaux vivent durant ces quelques années une ère d’euphorie prospère et fertile. Même à Genève, c’est la fête (voir ci-dessous). L’économie pétarade. Le tram zèbre le canton. L’automobile s’installe en ville. Comme la Société des Nations, qui promet un monde sans guerre.

Promesse hélas non tenue. Car dans ce ciel limpide s’accumulent de noirs nuages. Le Traité de Versailles a ouvert en grand le robinet aux frustrations, aigreurs et rêves de revanche. Mussolini trouve là un terreau fertile pour s’emparer du pouvoir dès 1924. Cinq ans plus tard, c’est Staline qui met un point final brutal aux espoirs nés de la Révolution russe. Aux États-Unis, la décennie voit le sinistre Ku Klux Klan retrouver des adeptes à cagoule et du poil de la bête, pendant qu’en France naissent en cascade les ligues d’extrême droite. Le krach boursier de 1929 porte l’estocade. Bonjour la dépression économique. Finie la rigolade.

Voilà, c’était il y a un siècle déjà. Quid des années 20 qui démarrent? Pas super-rigolotes, a priori. Mais sait-on jamais. Recausons-en dans dix ans.

J.Est.


Une décennie heureuse pour les entreprises genevoises

Motosacoche, 1926. photo: Bibliothèque de Genève

Grâce à sa neutralité, la Suisse et Genève en particulier abordent les années 1920 sans trop de dommages. Une partie de l’industrie genevoise s’est d’ailleurs reconvertie dans l’armement pour soutenir l’effort de guerre des belligérants. Des entreprises du bout du lac ont ainsi fabriqué des obus pour l’armée française. Une fois la paix revenue, elles se concentrent à nouveau dans le domaine civil. La branche automobile est en pleine expansion. Aux États-Unis, Ford inonde son marché domestique avec son modèle «T», vendu bon marché. À Genève, les rares industriels qui se hasardent à fabriquer des automobiles ne parviendront pas à réaliser de grandes séries en raison d’un marché local très limité. Aux Acacias, la firme Motosacoche produit quelques automobiles (notre photo) mais se concentre surtout sur la motocyclette. Après avoir fabriqué à quelques milliers d’exemplaires la luxueuse Pic-Pic, les industriels Lucien Pictet et Paul Piccard déposent le bilan de leur société en 1921. À la Servette, les Ateliers des Charmilles prendront le relais, mais en s’orientant dans d’autres directions. Le quartier deviendra de plus en plus industriel, dans les années 1930, en hébergeant Hispano-Suiza (moteurs d’avion, composants pour l’armement) et Tavaro (fusées d’obus). Aujourd’hui, logements, bureaux et centre commercial ont remplacé les vastes halles de montage.

À l’autre bout de la ville, les Ateliers de Sécheron avaient aussi essayé de fabriquer des automobiles. Mais la marque Stella a vite pâli malgré le lancement d’une série révolutionnaire pour l’époque, électrique puis hybride. La production s’arrête à l’aube de la guerre 14-18. Une rescapée se trouve cependant dans les locaux de la Fondation Gianadda, à Martigny. Cet industriel s’est alors concentré sur le matériel ferroviaire, une stratégie auréolée: Sécheron est la première entreprise au monde à construire un tram à crémaillère électrique (jusqu’au Salève). Genève prend le pli du tram: avec 130 kilomètres de voies ferrées s’étendant jusqu’en France voisine, c’est la ville européenne à en exploiter le plus… avant de démanteler son réseau, sauf le tram 12.

Il y a cent ans, Sécheron avait profité de cette politique locale comme de la décision de la Suisse d’électrifier son réseau ferré. Les CFF seront longtemps le client principal de la compagnie genevoise. L’industriel avait aussi misé sur des commandes pour reconstruire les réseaux des pays voisins dévastés par la guerre. C’est l’époque des «rêves les plus fous». De juteux contrats sont décrochés pour équiper les transports publics en Tchécoslovaquie, Autriche, Belgique, Suède, Allemagne, Pologne. Mais la cherté du franc face à des monnaies européennes fortement dévaluées et les premiers bruits de bottes vont brutalement freiner l’essor de Sécheron. De 900 employés dont 650 ouvriers en 1924, son effectif passera à moins de 500 à la fin des années 1920. Ces germes d’esprit d’entreprise ont ensuite fait pousser, en lieu et place des ateliers de Sécheron, la compagnie pharmaceutique Serono et, aujourd’hui, le Campus Biotech, qui symbolise le tissu économique de demain.

Un scénario similaire se déroule dans d’autres quartiers de la ville. À Plainpalais, le site de la Société d’instruments de physique (SIP) a été transformé en bureaux et le Musée d’art contemporain s’y est installé. Au Grand-Pré, la manufacture Sodeco-Saia a laissé sa place à la délégation de l’Union européenne auprès de l’ONU. L’usine Lucifer a disparu, aux Acacias. À la Jonction, la vieille fonderie Kugler abrite des artistes.

À la Coulouvrenière, l’ancienne Usine genevoise de dégrossissage d’or (UGDO) a connu une renaissance en hébergeant L’Usine. En 1925, l’UGDO fête en grande pompe ses cinquante ans d’existence, frappe des pièces d’or pour la Confédération, ou des médailles à l’effigie de Guillaume Tell, et plus récemment en mémoire de Calvin et en l’honneur de Zog 1er, roi d’Albanie. L’horlogerie et la bijouterie sont alors des clients importants de cette entreprise.

L’industrie horlogère est d’ailleurs en plein essor, employant jusqu’à 3300 personnes en 1929. Montres Rolex voit le jour en 1920 et se développe rapidement. Après avoir essuyé plusieurs crises, cette branche est en pleine forme. Et de l’or est aujourd’hui fondu dans les sous-sols d’un des trois sites de la marque Rolex.

R.R.


La naissance de l'aéroport

Cointrin n’est alors qu’un village perdu au fin fond de la commune de Meyrin. Ce hameau va bientôt connaître un destin hors du commun. Car l’endroit est choisi par les autorités pour y implanter un «champ d’aviation», appellation ordinaire de l’époque désignant un aérodrome. Le premier avion atterrit le 23 septembre 1920. Deux ans plus tard, les vols commerciaux commencent à utiliser cette piste en herbe. Du fret postal, pour l’essentiel. Car cette vaste zone servait surtout à des meetings aériens, des acrobaties, des pirouettes, suivies avec étonnement par un public de plus en plus curieux. Ce qui est moins connu, c’est qu’il existait alors d’autres champs d’aviation, à Plan-les-Ouates (Pré-du-Camp), à Collex-Bossy, à Veyrier et à Saint-Georges.

Cointrin. Fin des années 20. Photo: DR

Même la rade de Genève a été utilisée pour poser des hydravions, le quartier des Eaux-vives devant servir à abriter des services pour ce type d’aéronef. Les premiers bâtiments et hangars sont ensuite construits, dès 1922. Dont un gros chalet en bois, un restaurant crémerie, pour rassasier les rares passagers de l’époque.

R.R.


Les débuts de la Genève internationale

Le président des Etats-Unis Woodrow Wilson, l'un des géniteurs de la Société des Nations. Photo: DR

L’ouverture de l’aérodrome coïncide avec les débuts de la Société des Nations (SdN). Elle est créée à Genève en 1919 sous l’impulsion du président des États-Unis Woodrow Wilson. Sortis groggy du premier conflit mondial, les pays voulaient tout faire pour éviter une nouvelle hécatombe. La SdN tient sa première assemblée dans la salle de la Réformation (située avant sa démolition à l’angle du boulevard Helvétique et de la rue du Rhône), le 15 novembre 1920. C’était à l’époque la plus vaste du canton, capable d’accueillir 2000 personnes.

Puis, dès 1924, le Palais Wilson prend le relais. En raison d’un rétropédalage des États-Unis, qui avaient finalement renoncé à faire partie de la SdN, Woodrow Wilson n’a jamais assisté à ces assemblées. La Suisse en est membre. La fiscalité est un thème déjà abordé mais le délégué suisse lâchera cette phrase historique: «il est nécessaire d’entreprendre la lutte (contre la fraude fiscale), mais en progressant avec une prudente lenteur». La SdN se donne aussi comme objectif de lutter contre la diplomatie secrète. L’éclatement de la Seconde Guerre mondiale sonnera son glas.

R.R.

Créé: 11.01.2020, 14h05

A lire:


  • Olivier Perroux, «Histoire de Genève (de la création du canton en 1814 à nos jours)», Éd. Alphil, Neuchâtel, 2014.

  • Michel Vauclair, «Sécheron, fleuron de l’industrie genevoise», Éd. Slatkine, Genève, 2011.

  • Paul Rudhardt, «L’effort d’une ville», Société générale d’édition et publicité, Genève, 1930.

  • Usine genevoise de dégrossissage d’or, «Les cent ans de l’usine» (1875-1975).

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Genève: les communes les plus riches ont le plus de chiens
Plus...