Une Genevoise fusillée en 1918 pour espionnage de guerre

HistoireLes archives déclassifiées par l'armée française révèlent le nombre de Suisses fusillées durant la Grande Guerre. Ils sont sept, dont quatre pour espionnage. Parmi eux, la chanteuse désargentée «Regina Diana».

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L’officier de 1ère classe lit rapidement les conclusions du jugement en révision du conseil de guerre. Sans attendre, le peloton réglementairement composé de douze soldats fait feu sur Marie-Antoinette Avvico, qui meurt sur le coup. Il est 6 h 30 en ce 5 janvier 1918. La dernière espionne suisse de la Grande Guerre vient de tomber sur le champ de tir du Pharo, au cœur de Marseille. Elle avait 32 ans.

C’est seulement en novembre dernier que le Ministère de la défense a rendu public, et mis en ligne, les procès du millier d’exécutions connues entre 1914 et 1918. Pour beaucoup de poilus la documentation tient en quelques pages. L’espionne suisse a, elle, bénéficié d’un long procès dont presque tout est conservé.

A priori, rien ne destinait cette Genevoise à verser dans l’espionnage de guerre. Fille de blanchisseuse, son père italien disparaît peu après sa naissance. Elle travaille avec sa mère jusqu’à l’âge de 16 ans puis se fait peu à peu un nom d’artiste dans les cabarets genevois, celui de Regina Diana. Selon les agents du consulat chargés plus tard de sa surveillance, Marie-Antoinette aurait tiré ses revenus des largesses de ses amants et de la prostitution, ce «de manière assez discrète, il est vrai». Parallèlement, son mari s’enfuit avec leur fille, qui sera déposée dans un orphelinat protestant dans la Drôme. Avec les premières années de guerre, les affaires de son régulier s’envolent. Si son garage genevois fait faillite, il compense en faisant de la contrebande de caoutchouc avec les Allemands.

Elle rêve de faire du cinéma. Parmi ses amants d’un soir, un acteur de la Tournée Baret déclarera aux militaires avoir apprécié sa «corpulence énorme», mais oublie de répondre à ses lettres. Ce début de siècle est rude.

En septembre 1916, Regina Diana s’apprête à partir pour Paris, bien décidée à «y trouver un engagement». C’est là qu’elle accepte de rendre à l’occasion un petit service pour un certain «Louis», patron de «Charles», ami zurichois d’un autre de ses amants genevois, dit «Weil»… Il s’agit de faire quelques observations sur les dernières modes vestimentaires des Parisiennes, voire de noter au passage les numéros de régiments qui sont inscrits sur les cols des soldats de la place. Elle se méfie. On lui promet 5000 francs et un faux passeport. Fauchée, elle accepte.

A son retour, ces espions notoires semblent déçus: distraite, Marie-Antoinette a oublié son carnet avec les numéros. Qu’importe, ils l’incitent à s’installer quelques jours à Marseille. Cette fois-ci, il faut compter les aéroplanes, voir si on construit des casernes, savoir si les soldats portugais ont débarqué.

Regina Diana s’en tire mieux. Elle dit à qui veut l’entendre qu’elle vient soigner son mal de gorge dans le Midi, se produire dans les casinos, gagner de quoi ouvrir une maison de «rendez-vous» à Lyon ou encore soigner sa mère malade. Dès janvier 1916, au moins seize personnes se laisseront approcher, sans livrer toutefois d’informations essentielles. Grâce à ses charmes, l’espionne réussit tout de même à promener plusieurs soldats, et sous-officiers bien placés.

Cartes postales interceptées

La Genevoise parvient à apprendre plusieurs déplacements de troupes dans la Somme, à trahir le départ d’Anglais et d’un corps vétérinaire pour Salonique. Elle rédige ses messages à l’encre invisible sur des banales cartes postales. Mentionne une pénurie de charbon, des mouvements contestataires. Mais deux cartes n’arriveront pas. La censure française repère le destinataire, un espion allemand connu à Zurich, à la «pension Walter».

La Sûreté est saisie, tente de faire le tri parmi ses nombreux pseudonymes, cherche des liens avec une espionne présumée à Lausanne. En vain. On l’arrête le 16 mars. En prison, Regina Diana répète ses sentiments francophiles, balance ses commanditaires: ils jouent aux cartes chaque lundi à L’Aiglon, à Genève. Rien n’y fait. Pendant qu’elle vend ses bijoux pour payer un avocat, sa voisine de cellule en rajoute. Sa mère tente également de contacter le consul d’Allemagne à Genève.

L’instruction est bouclée le 16 juillet. Recours pour la forme. Le refus de grâce de Poincarré arrive par télégramme le 4 janvier 1918.

Au moins trois Suisses ont été fusillés pour espionnage durant la guerre. Quelques mois après l’exécution, sa mère réclamera la malle de sa fille au conseil de guerre. L’institution fera le nécessaire, tout en prenant soin de rester discrète sur les motifs du décès de l’artiste. Le secret restera pendant près d’un siècle. (TDG)

Créé: 01.03.2015, 10h29

La Suisse, nid d'espion désargenté

Tous bords confondus, plus de 120 affaires d’espionnages ont été relayées par la presse suisse. Un chiffre probablement en dessous de la réalité, tant le pays a joué un rôle central dans l’espionnage entre belligérants bloqués par un front figé qui ont chacun développé leurs réseaux derrière d’honnêtes entreprises ou arrière-salles d’hôtels. L’historien Christophe Vuilleumier a passé au crible les «affaires» qui faisaient alors l’actualité et alimentaient un climat de méfiance. Son ouvrage, La Suisse face à l’espionnage, 1914-1918, rappelle l’ampleur du phénomène.

Les Anglais s’intéressaient aux usines d’Oerlikon, suspectées de livrer des torpilles, pendant que l’Allemagne gardait un œil sur Jules Bloch, industriel qui organisait les ventes de munitions depuis La Chaux-de-Fonds. La place est suffisamment importante pour que l’Allemagne dépêche Hans Schreck à Zurich, le chef du contre-espionnage. Il s’évade en 1918. Mais c’est surtout pour infiltrer des agents chez l’ennemi que les Suisses sont prisés.

Des agents improvisés effectuent de longs voyages d’un côté ou de l’autre: Félix Malherbe parvient à se renseigner sur les arsenaux de Dijon, les bateaux de Saint-Malo et la défense de Belfort avant d’être pris et fusillé à Troyes. Les belligérants recrutaient aussi parmi leurs déserteurs, dont on estime que 4000 s’étaient réfugiés à Genève, mais aussi parmi la population locale. En période de crise économique, rappelle l’historien, les sommes proposées étaient souvent suffisantes pour les rallier. Sont cités des portiers, des artistes, des hôteliers, des chômeurs engagés comme chauffeurs par les légations ou des révolutionnaires désargentés. Avec le temps, les agents étrangers parviennent à débaucher des douaniers et des gendarmes dans les secteurs stratégiques.

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