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Il y a cinquante ans, la rumeur d’Orléans

Rumeurs, bobards et ragots n’ont pas attendu les réseaux sociaux pour se répandre. Chaque week-end de l’été, une fake news millésimée.

Edgar Morin.
Edgar Morin.
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À Orléans, en mai 1969, une folle rumeur se répand dans la ville: trois jeunes femmes ont été retrouvées ligotées dans une cabine d’essayage d’un magasin de confection. D’autres se sont volatilisées. On parle d’abord de trois femmes disparues, puis sept, quinze, trente-huit… Et ces faits se seraient produits d’abord dans un magasin, puis deux, puis trois. Particularité: tous les magasins incriminés sont tenus pas de jeunes commerçants juifs.

En quelques jours, la rumeur parcourt toute la ville. «Ah, nous, dans ces magasins, nous n’y allons plus», racontent des jeunes filles interviewées par les médias locaux. La police dément, mais si elle le fait, c’est forcément qu’«elle a été achetée». On prétend qu’on a affaire à «la traite des blanches»: les femmes sont kidnappées, droguées avec des seringues, puis acheminées par des tunnels vers la Loire où un sous-marin les emmène, pour être exportées à des fins de prostitution dans des pays arabes ou en Amérique du Sud. Mazette! Plus abracadabrant, c’est difficile. Et pourtant. Manifestations devant les magasins incriminés, insultes, menaces téléphoniques, l’affaire tourne quasi au lynchage. Les commerçants visés portent plainte, l’affaire, révélant le spectre de l’antisémitisme, devient alors un scandale national.

Comment expliquer que dans une ville tranquille, qui compte 150'000 habitants à l’époque, une telle histoire a pu courir et enfler jusqu’à la démesure? Célèbre, la rumeur d’Orléans a fait l’objet de nombreuses études, dont le livre du sociologue Edgar Morin («La rumeur d’Orléans», 1969, Éditions du Seuil), qui en a décortiqué tous les mécanismes. On avance un antisémitisme moyenâgeux enfoui dans l’inconscient collectif, expliquant l’enracinement de la légende urbaine dans la ville de Jeanne d’Arc, mais pas seulement. Edgar Morin se rend compte rapidement dans son enquête que seuls les jeunes commerçants juifs sont visés par la rumeur, des magasins qui incarnent la modernité. Or c’est à cette époque qu’apparaissent dans les villes de province les premières boutiques avec cabines d’essayage. On y vend la mode yé-yé, des minijupes, l’esprit de Saint-Germain-des-Prés et tout ce qui incarne, dans l’élan de Mai 68, la libération sexuelle des jeunes filles. Une affaire, en somme, cousue de fil blanc: en 1969, la rumeur d’Orléans incarne la confrontation d’un monde encore très conservateur aux transformations rapides de la société.

La trame de «l’enlèvement de jeunes filles dans des cabines d’essayage» a surgi dans d’autres villes d’Europe, et parfois bien après celle de 1969 à Orléans et bien plus loin. En 1992, en Corée du Sud, la parfaite copie de la rumeur d’Orléans s’est propagée, avec cette fois, pour boucs émissaires, des commerçants japonais.

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