1995. Une parade militaire déclenche une grosse castagne

J'y étaisIl y a vingt ans, le défilé d’un super-régiment tourne à la baston en ville. Souvenirs du colonel Duchosal

En 1995, le colonel Jean-François Duchosal dirige le régiment 3, corps d’élite de l’aéroport, qu’il entend présenter à la population genevoise.

En 1995, le colonel Jean-François Duchosal dirige le régiment 3, corps d’élite de l’aéroport, qu’il entend présenter à la population genevoise. Image: STEEVE IUNCKER

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On aurait pu aller voir un militant du GSsA, voire un ex-squatter anarcho-punk, et le son de cloche aurait été radicalement différent. Pour évoquer le défilé militaire de novembre 1995 et ses suites quasi émeutières, c’est pourtant au principal instigateur de l’affaire que l’on a tendu le micro. Soit le colonel Jean-François Duchosal himself. Octogénaire vif au verbe haut, le militaire a, du reste, une vision des événements moins partiale que prévu. «Non, rien de rien, je ne regrette rien», rigole-t-il tout de même. Mais si vous le voulez bien, reprenons depuis le début, et en ordre de marche.

Le début, c’est la création en 1988 du «bataillon d’aéroport 1». Notre colonel, alors responsable de la sécurité de Cointrin, prend sa tête. «Notre mission était de surveiller l’aéroport, en particulier lors des conférences internationales, explique-t-il. On s’est ainsi retrouvé à assurer la protection de Yasser Arafat, qui n’avait pas été reçu à New York.» Quelques années plus tard, la troupe prend du galon, avec la fondation du régiment 3, fort de 2700 hommes. «Le service le plus efficace et intelligent que j’ai jamais dirigé. L’équipement était top, l’armement ultramoderne, la motivation extraordinaire. Les hommes servaient sur leur propre territoire pour la plus belle des causes: assurer la protection de conférences visant la paix dans le monde!»

Concert de la fanfare militaire

Il s’agit là d’un super-bataillon de milice, «une troupe d’alarme», «mobilisable en quelques heures». «Toutes les classes sociales, toutes les couleurs de peau y cohabitaient.» Duchosal est alors si fier de son régiment qu’il décide de l’exhiber à la population genevoise. Jaillit ainsi l’idée d’une triple manifestation: un concert de la fanfare à l’Arena, une exposition à Palexpo et une parade sur le pavé genevois. Les deux premiers volets, au moins, se dérouleront sans anicroche. Le troisième, en revanche, va occasionner quelque bris et flammèches. «Dans mon esprit, la parade a toujours été une présentation aux Genevois, et bien évidement pas une provocation», assure le soldat. Il demande donc l’autorisation de défiler à la Ville et à l’Etat. La première accepte sans grande difficulté. Le second, pourtant alors monocolore, se fait tirer l’oreille. «Il y avait pourtant deux solides patriotes au Grand Conseil: Vodoz et Ramseyer.»

Le militaire va devoir attendre huit mois pour obtenir le blanc-seing cantonal. «Ce qui a laissé tout le temps à mes adversaires de s’organiser», sourit-il. Le GSsA mène campagne contre le défilé et récolte 10 000 signatures pour son annulation. A Berne, Jean Ziegler lance une interpellation hostile au projet. Et la presse de plonger dans la bataille avec enthousiasme. Bref, ça chauffe chez Calvin. «Certaines contrevérités m’ont fait mal parfois: on nous décrivait comme les grands méchants qui allaient défiler en char dans les préaux d’école, alors que nous étions sans doute le corps d’armée le plus respectable de Suisse.»

Voitures en feu

Malgré tout, le défilé est agendé au 21 novembre, sur le quai Gustave-Ador. Le 19 novembre, 600 personnes manifestent dans les Rues-Basses aux cris de «Duchosal, arrête ton char!» L’officier s’est d’ailleurs mêlé à la foule, incognito, «en jeans». Le jour même, la tension grimpe encore. La rumeur annonce la venue de casseurs alémaniques. La maréchaussée est sur les dents. A 15 heures, deux Super Puma, 2000 soldats et 15 blindés se mettent donc en marche au bord du lac. Il y a foule pour assister à la procession. «L’émotion était grande. Certains de mes gars avaient la larme à l’œil.» La parade est encadrée par un impénétrable cordon policier. Oui, des gendarmes pour protéger des soldats; certains en rient encore.

Pendant ce temps, les premières échauffourées en marge de la procession militaire éclatent. A 17 h, la manifestation pacifique organisée à Plainpalais par le GSsA se mue rapidement en affrontement avec la police. Gaz lacrymogènes. Jets de pierres. Débandade. A partir de là, divers foyers s’allument çà et là en ville. A Plainpalais, aux Vernets, sur la place des Vingt-Deux-Cantons. Quatre voitures flambent. Une vingtaine de vitrines éclatent. La police genevoise matraque avec application et, semble-t-il, un discernement fort modéré. «Sans doute n’a-t-elle pas encore l’habitude de ce type de guérilla urbaine», glisse l’officier. Qui sont les casseurs? Combien sont-ils? La presse avancera interprétations et chiffres variés. «C’était un travail de pros, ils étaient venus de France en petits groupes organisés», croit savoir le colonel.

Au lendemain de cette mémorable baston, on panse ses plaies et on fait les comptes. En cherchant des boucs émissaires. Le GSsA et Gérard Ramseyer se renvoient la responsabilité au visage. Une chose de sûre, le magistrat retrouvera son fauteuil à l’élection suivante. Quant à Jean-François Duchosal, il prend sa retraite à la fin de cette même année 1995. «On ne m’a pas viré, s’amuse-t-il. Simplement, j’avais fait mon temps: quarante ans d’armée. Quant au défilé, je le répète, je ne regrette rien. Je dirigeais un corps d’élite magnifique, il me semblait légitime de le présenter à la population.»

Créé: 06.11.2015, 15h30

1814. Le retour des canons provoque une liesse populaire

Le lieutenant-colonel Pinon connaît un triomphe à son retour d’Autriche

Le 31 décembre 1814, le défilé de sept pièces d’artillerie tirées par des chevaux réjouit la population genevoise. Ce jour-là, Joseph Pinon peut s’enorgueillir d’avoir obtenu le retour à Genève des canons que les Autrichiens avaient emportés en février.

Si le rôle joué par les Autrichiens dans le rétablissement de l’indépendance genevoise est indiscutable, le poids de leur présence s’est fait durement sentir pendant l’hiver 1814. Lorsqu’ils vident l’arsenal et en chargent le contenu à bord de six barques pour l’emporter à Ouchy, puis en Autriche, l’indignation est à son comble.

Le gouvernement genevois gronde, mais en vain. A la fin de février, il est distrait par l’urgence de résister aux Français, qui sont de retour aux portes de Genève. Il n’est plus temps de chercher des noises au commandant des Autrichiens, car son concours est indispensable pour faire reculer l’ancien occupant.


Une plaque à l’arsenal


Informé sans doute du départ des canons, le général français Dessaix vient demander au général de Bubna de se rendre, ce que celui-ci refuse avec panache. Heureusement, les Français n’insistent pas et s’en vont. Après ce dernier service rendu à la République, le commandant autrichien quitte Genève gratifié de la bourgeoisie d’honneur, mais sans promettre le retour des canons.

Il faudra la volonté opiniâtre d’un officier genevois, Joseph Pinon, pour que ces pièces d’artillerie soient retrouvées et ramenées à Genève. Car cet homme n’hésite pas à partir en voyage pour obtenir gain de cause. Le vaillant officier se rend le 13 mai à Lyon, d’où il revient à Genève le 16 avec un ordre de restitution signé par le général autrichien Colloredo. Le lendemain, il repart dans l’autre sens, en direction de la Suisse. De Lausanne à Brugg, puis de Schaffhouse à Coblence, il se rapproche des canons genevois, mais son papier signé à Lyon ne suffit pas pour qu’on les lui rende.


Pinon chez l’empereur


Il est même obligé de gagner Vienne et de s’y faire introduire auprès de l’empereur lui-même, en son château de Schönbrunn. Convaincue par le plaidoyer du Genevois, Sa Majesté Franz donne son consentement à la restitution des canons. Pinon fait à cette occasion la connaissance du prince de Metternich. Mais le lieutenant n’est pas au bout de ses peines. Les canons se trouvent dans différentes villes. Il faut les identifier, vaincre la mauvaise volonté des responsables locaux, retourner voir le prince de Metternich, partir, revenir…

Finalement, le 5 septembre 1814, 48 pièces font leur entrée dans Genève. Le 31 décembre, jour du 1er?anniversaire de l’indépendance retrouvée, Pinon est promu lieutenant-colonel et reçoit du gouvernement un sabre d’honneur et une médaille d’or. Au même moment, sept autres canons sont accueillis à la porte de Cornavin et transportés à travers la ville au milieu de la liesse populaire. Trente-deux engins viendront compléter la liste le 24 février 1815. On constate alors que le total des pièces rapportées, 87, dépasse celui des pièces emportées, qui est de 82!

En 2008, l’Union des sociétés militaires de Genève a inauguré une plaque commémorative rappelant cette prouesse si appréciée des Genevois de 1814. Cette plaque se trouve sur l’un des piliers de l’ancien arsenal, à la rue de l’Hôtel-de-Ville. Deux des canons que l’on voit à proximité se trouvaient parmi ceux rapportés de Vienne.
Benjamin Chaix

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