1993 Le Cabaret d’avant-guerre de Loulou naît à la Cave 12

J'y étaisAlors que le spectacle mythique connaît une nouvelle mouture, retour sur sa genèse

Madame Loulou ranime son Cabaret d'avant-guerre, 25 ans après sa création à la Cave 12. Chapeau.

Madame Loulou ranime son Cabaret d'avant-guerre, 25 ans après sa création à la Cave 12. Chapeau. Image: Olivier Vogelsang

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Amis du swing titubant et de la java égrillarde, des créatures troubles et des âmes perdues, de la résille canaille et de la gouaille champagnisée, sortez vos queues-de-pie et boas du placard. Le Cabaret d’Avant-guerre, celui de Madame Loulou, est de retour. La semaine prochaine, à la Cave 12, comme de bien entendu; la nouvelle Cave 12, rue de la Prairie, l’autre n’étant plus qu’un beau souvenir d’un temps où la Genève alternative riait à gorge déployée.

En cette matinée ensoleillée de juin 2016, la troupe répète. En habit de ville. On enfilera les fracs et frous-frous plus tard. Une jeune femme entonne une complainte germanophone, qu’on jurerait crachée d’un gramophone. Madame Loulou veille au grain. D’un œil. Il est encore tôt pour elle. Loulou, c’est l’âme blonde et rebondie du Cabaret. Elle l’a rêvé, elle l’a créé, elle lui a donné le sein et appris à danser à l’aube des années 90. Elle se souvient.

Lecteur de cassettes

«Je travaillais avec le Théâtre du Garage (squat de la Terrassière, ndrl), en caressant l’envie de faire mon truc à moi.» Le truc de cette fille de Saignelégier exilée au bout de Léman, c’est la chanson des années 30, celle des Fréhel, Marie Dubas ou Damia. «A Genève, j’adorais aussi La Garçonnière et le Palais Mascotte, je m’y sentais chez moi, en famille. Ce sont des lieux qui m’ont vraiment influencée.» Loulou vit alors dans le squat Rhino. Avec une demi-douzaine de ses voisins et complices de nouba, elle bricole la première édition du Cabaret, qui sera jouée trois fois fin 1993 à la Cave 12, le club en sous-sol de l’immeuble. «Il n’y avait pas encore de musiciens. On devait se débrouiller avec un lecteur de cassette», sourit-elle. Mais plane déjà cet esprit si particulier – tendre, rétro et canaille –, qui va faire le succès de l’affaire.

«Dès le départ, l’idée était de briser les frontières entre nous et le public. Les filles passaient au milieu des spectateurs et servaient à boire. Il y avait des chansons, de petits sketchs, des tours de magie, des personnages qui apparaissaient. Ça a tellement bien marché, que quelques mois plus tard, on a remis le couvert, ce coup-ci avec les gens d’I Mericani qui jouaient live.»

Le coiffeur sur scène

La grande idée de Loulou, c’est d’intégrer au spectacle des gens qui d’ordinaire œuvrent dans l’ombre. «J’ai fait grimper sur scène le coiffeur, l’éclairagiste, le maquilleur. Pour moi, c’est l’une des composantes du cabaret. Le music-hall, c’est les grosses plumes et l’escalier qui se déplie. Le cabaret, c’est un truc plus clandestin, plus politique, en phase avec son époque, qui donne la parole à des gens hors normes pas forcément habitués à se retrouver dans la lumière.»

Dès lors, le Cabaret d’avant-guerre s’enhardit, se rode, s’étoffe, jusqu’à compter une vingtaine de techniciens et comédiens. Dans le sillage de Loulou, naissent et virevoltent maintes créatures singulières et sexy: Mikito, l’Ange, Tititanic, Greta Gratos, Sophie Solo, l’Oiseau ou encore la Belle Effeuilleuse. Le bouche-à-oreille aidant, le spectacle devient le show alterno favori des Genevois, la «basse-cour des miracles» qu’il faut avoir fréquenté. La presse aime aussi. A l’étroit dans sa cave, la troupe s’en va traîner ses jarretelles au Kab de L’Usine, qui affiche complet soir après soir. «Les responsables de la salle recevaient tellement de coups du fil qu’ils essayaient en vain de compter jusqu’à cinq entre chaque sonnerie de téléphone.» Le Théâtre du Loup, le Festival de la Cité ou le Zürcher Theater de Zurich succombent ensuite.

«Le plus dur en investissant des lieux plus grands a été de conserver le côté intimiste du spectacle», explique Loulou. «Au Festival de la Cité à Lausanne, je me souviens avoir écarté les rideaux pour accueillir les gens, et m’être retrouvée quasi écrasée par la meute des spectateurs.» La tribu à résille de Loulou vit sa dernière aventure à l’Expo 02, en sillonnant les lacs quinze jours durant avec une création écrite pour l’occasion. Après, un dernier tour de piste à l’Usine, le Cabaret s’éteint à l’automne 2002. «J’avais besoin de me lancer dans de nouvelles choses, de ne pas me retrouver cataloguée à vie.» Loulou s’en va donc grimper sur d’autres planches pendant que s’éparpille sa troupe.

Un tout petit Cabaret revit un temps au Palais Mascotte, avant le grand retour de cette fin de printemps, avec un spectacle tout neuf et un casting mélangeant «nouveaux mobilisés et anciens combattants», dont la fidèle Kate Reidy. «Attention, il ne faut pas s’attendre à la même histoire qu’il y a 25 ans», prévient la meneuse. «Les temps ont changé. A l’époque, on baignait dans une ambiance festive, familiale. Tout s’est durci depuis. D’où une humeur plus sombre, un ton cynique, une ambiance plus grinçante.» Il n’est pas exclus qu’on rigole un peu tout de même.

Cabaret’Acte politique. Du 16 au 22 juin à la Cave 12, 21h. Réservations: 077 480 44 80

(TDG)

Créé: 12.06.2016, 16h51

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Dans la liste des ouvrages les plus joués au Grand Théâtre de Genève de 1879 à 1918, il y a La Périchole de Jacques Offenbach. Le compositeur chéri du Second Empire a créé cet opéra-bouffe en 1868. Il y a apporté par la suite de nombreuses modifications, jusqu’à la version définitive de 1874.

C’est elle qui est à l’affiche à treize reprises à la place Neuve, à la fin des années 1880. En 1888 comme en 1868, le rideau se lève et se baisse sur le même décor, celui d’une place où brillent les quinquets du Cabaret des Trois Cousines: «Il n’est pas dans tout le Pérou/Ni dans les nations voisines/Il n’est pas de cabaret où/L’on fasse plus gaiement glouglou/Qu’au Cabaret des Trois Cousines!»

Eh oui, nous sommes à Lima au XVIIIe siècle, pendant la jeunesse de l’actrice de théâtre María Micaela Villegas, dite la Périchole. Pourquoi ce sobriquet? Il lui aurait été donné par le vice-roi catalan du Pérou, Manuel d’Amat i de Junyent, qui était l’amant de l’actrice.


Chienne métisse ou petit bijou?


En langue catalane, «peti-xol» est un surnom plein d’affection, qu’on pourrait traduire par petit bijou (en espagnol «pequeña joya»). Mais des gens malveillants ont vu dans le mot périchole les termes «perra» (chienne) et «chola» (métisse). Le vice-roi aurait employé cette insulte dans un accès de colère contre la belle Villegas.

Un épisode de leur relation est à l’origine de la comédie de Prosper Mérimée Le carrosse du Saint-Sacrement. Celui où la capricieuse Périchole obtient de son amant de parader dans Lima à bord d’un carrosse d’or. Alors que le scandale est tout prêt d’éclater dans cette ville très catholique, l’astucieuse actrice renverse la situation à son avantage. Elle offre le carrosse à l’évêque de Lima pour permettre au Saint-Sacrement d’arriver plus vite au chevet des mourants. Le film de Jean Renoir Le carrosse d’or, avec la grande Anna Magnani, livre cette histoire aux cinéphiles en 1952.

C’est dans Le carrosse du Saint-Sacrement qu’Offenbach et ses librettistes Ludovic Halévy et Henri Meilhac sont allés chercher l’argument de leur Périchole. Ils imaginent pour l’occasion le Cabaret des Trois Cousines et les airs qu’on y chante: «Adressez-vous à la deuxième/Si la première n’est pas là/En manque-t-il deux?/La troisième, la troisième vous servira.»

Les cousines s’appellent Guadalena, Mastrilla et Berginella. Elles préviennent les clients que: «Quand elles sont jeunes, aimables/On ne sait pas, en vérité/De quoi trois femmes sont capables/Avec un peu d’activité!/Qui veut du vin? Buvez! buvez!»

Parmi les clients du Cabaret, il y a la Périchole et Piquillo, qui l’aime et qu’elle aime, malgré le détour de la coquette entre les plumes du vice-roi. Tout s’arrange à la fin. Du Cabaret des Trois Cousines part cet air fameux qui salue la croissance du fruit des amours des amants réconciliés: «Il grandira, car il est Espagnol, gnol, gnol…»


Légèreté au Grand Théâtre



Le Grand Théâtre n’a pas encore dix ans quand la musique d’Offenbach, presque neuve elle aussi, charme les oreilles des Genevois. Inauguré en octobre 1879, le bâtiment de la place Neuve accueille volontiers la musique de son temps, souvent légère, comme en témoigne la liste des œuvres jouées jusqu’à la Grande Guerre. Outre La Périchole, on y donne plusieurs fois La belle Hélène, autre chef-d’œuvre d’Offenbach, Les cloches de Corneville, charmante opérette de Robert Planquette, La grande-duchesse de Gerolstein, toujours d’Offenbach.
Benjamin Chaix

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