1535: Célébrer la messe est interdit à Saint-Pierre

HistoireLes derniers temps de la cathédrale catholique sont mouvementés.

Le porche de la cathédrale à l’époque de la Réforme.

Le porche de la cathédrale à l’époque de la Réforme. Image: BGE

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À l’heure où l’Église protestante de Genève s’apprête à rouvrir Saint-Pierre au culte catholique le temps d’une messe, samedi 29 février, retournons à l’époque où celle-ci fut célébrée pour la dernière fois en ces lieux avant la Réforme. C’est en août 1535, deux ans après le départ précipité de l’évêque Pierre de La Baume. Ne se sentant plus en sécurité à Genève, celui-ci a quitté discrètement son palais épiscopal le 14 juillet 1533, empruntant le passage aujourd’hui disparu du Muret, situé entre le jardin de l’évêque et l’actuelle rue de la Fontaine. De là, il s’est rendu au port de Longemalle, où il a embarqué pour ne plus revenir.

Privée de son chef, l’Église catholique ne résistera pas longtemps au mouvement réformé inspiré par Martin Luther et incarné à cette époque à Genève par le prédicateur français Guillaume Farel. Ce n’est pas Jean Calvin qui bat la mesure à ce moment-là, car le réformateur picard se trouve encore en France, sans intention de se rendre à Genève. Il n’y viendra qu’en été 1536, à la demande instante de Farel, peu après l’adoption démocratique de la Réforme par les Genevois. Une décision votée le 21 mai 1536 par l’assemblée d’électeurs genevois la plus large possible: le Conseil général.

Calmer l'agressivité

La messe, elle, est interdite depuis le 10 août 1535. Interdite ou plutôt suspendue, selon les termes de l’époque, puisque la victoire des partisans de la Réforme n’est pas encore acquise à ce moment-là. Il s’agit surtout de calmer l’agressivité des détracteurs du culte catholique et de faire cesser la destruction des tableaux et statues contenus dans les églises de la ville. À Saint-Pierre, les iconoclastes s’en sont donné à cœur joie le soir du 8 août. Le précieux retable de Konrad Witz, que l’on admire aujourd’hui au Musée d’art et d’histoire, échappe au saccage.

Cette situation confuse dure depuis pas mal de temps déjà. Par exemple, en 1534, l’évêque réfugié en Franche-Comté a prononcé l’excommunication contre la ville dont il est officiellement encore le chef spirituel. Cela sans attendre de savoir si la Réforme va l’emporter ou non. Une décision qui ne contribue pas à renforcer son lien avec les Genevois, qui jusqu’en 1536 sont à peu près tous catholiques.

Les relations du peuple de Genève avec l’Église de Rome et son représentant l’évêque ont toujours été compliquées. Il est son bon prince aussi longtemps qu’il ne pactise pas ouvertement avec le duc de Savoie. Celui-ci, génération après génération, caresse l’espoir d’annexer purement et simplement la ville à ses États. Comme l’écrit Bonivard dans ses «Chroniques», le duc «aimait Genève comme le friand aime le gras chapon». Cet appétit se heurte immanquablement à la volonté farouche et indestructible des Genevois de conserver un maximum d’indépendance.

Progrès de la Réforme

En reconnaissant leurs libertés appelées «franchises» et en les rendant publiques en 1387, leur évêque d’alors, Adhémar Fabri, a fait très fort. Mais ce prince intelligent a pour successeurs, au début du XVIe siècle, des suppôts de la Savoie, qui contribuent à ternir le prestige épiscopal. Jean de Savoie est le dernier d’entre eux, fils illégitime d’un précédent évêque de la même famille. Le pape a imposé aux Genevois sa nomination sous la pression de son parent le duc Charles III. Ils auraient préféré leur candidat Amédée de Gingins, élu par eux en bonne et due forme en 1513.

En 1522, après la mort de l’évêque Jean de Savoie, c’est Pierre de La Baume qui est nommé. Lui aussi facilitera sans le vouloir les progrès de la Réforme: il ne comprend pas les aspirations des Genevois. En 1527, il a pris une première fois la poudre d’escampette et ne reviendra que pour filer à nouveau, cette fois définitivement.

C’est le temps où certains Genevois commencent à voir dans les idées nouvelles venues d’Allemagne et de Zurich une échappatoire aux sempiternelles luttes d’influence entre l’évêque et le duc. S’affranchir pour de bon des deux tutelles ne sera pas possible sans une très solide aide extérieure: celle de Berne, ville avec laquelle Genève est liée depuis 1526 par un traité de combourgeoisie réprouvé par le duc de Savoie.

Berne a rompu ses liens avec le duché lorsque son maître s’est mis à préférer l’empereur Charles Quint au roi de France, allié des Suisses depuis fort longtemps. Ce renversement d’alliances sera très favorable à l’émancipation des Genevois. Les deux villes se retrouvent donc dans le même camp. Berne est protestante depuis 1528. Le poids politique et militaire d’un tel allié influencera immanquablement le choix religieux des partisans de l’indépendance de Genève en 1536.


Pourquoi cet élan?

Si les Genevois ont tourné le dos à l’Eglise catholique en 1536, c’est bien sûr en partie pour des raisons politiques, mais aussi religieuses. L’Eglise de Rome, telle qu’elle est perçue à la fin du Moyen Age, ne peut contenter des citadins avides d’instruction et de progrès. Attachés au christianisme, mais soucieux de le mieux comprendre par la connaissance directe de la Bible, ces citoyens ne trouvent pas de réponses satisfaisantes dans un catholicisme archaïque et relâché.

L’Eglise, représentée par un clergé souvent peu instruit, enfermé dans la reproduction de rites teintés de mystère, se trouve en état de vulnérabilité face aux idées nouvelles. Les évêques ont perdu l’habitude de résider de façon permanente à Genève. Jean de Brogny, dont le blason orne la chapelle dont il a ordonné la construction à côté de la cathédrale, n’y vient que très rarement jusqu’à sa mort à Rome en 1426. Pierre de La Baume n’est guère plus assidu. Il se sauve en 1533 après un dernier séjour de deux semaines.

À la même époque, comme le remarque Louis Binz dans «Histoire du diocèse de Genève-Annecy» (1985), les curés peuvent être titulaires de plusieurs paroisses où ils ne se rendent jamais, mais dont ils tirent de juteux profits. Dès le XVe siècle, le mode de vie de certains d’entre eux n’a rien d’exemplaire, rappelle le même auteur: «Le concubinage est le principal vice relevé». Il mentionne aussi des «desservants usuriers, tenanciers de tavernes, joueurs, blasphémateurs». Le concubinage paraît assez bien toléré, si le couple est stable. Le paiement d’une amende suffit à faire admettre la situation. Leurs enfants deviennent parfois des ecclésiastiques, comme l’évêque Jean de Savoie.

À Genève, le besoin de changement est ressenti par la classe aisée des marchands et des bourgeois en contact avec l’Allemagne et la Réforme luthérienne. Des gens plutôt jeunes et décidés, qui finiront par entraîner à leur suite la classe populaire plus conservatrice. L’instruction (collège puis académie) et le secours aux indigents (hôpital puis hospice genéral) seront les premières réalisations de la Genève réformée. L’ensemble de la population en profitera.

Créé: 31.01.2020, 19h39

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