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Bande dessinéeSimon fait revivre un audacieux fugitif

En compagnie du scénariste français Daniel Varenne, le dessinateur genevois met en images le destin d’un déserteur doué pour l’art mais maudit par le destin.

«Le déserteur» vu par Simon: un marginal dans le Valais des années 1850.
«Le déserteur» vu par Simon: un marginal dans le Valais des années 1850.
Éd. Favre

C’est une histoire vraie, peu banale. Celle d’un artiste maudit, doué pour la peinture et le dessin, qu’un destin contrarié va pousser dans une existence en marge, dans le Valais des années 1850. Longtemps talonné par les forces de lordre, Charles-Frédéric Brun est devenu «Le déserteur». Mendiant sa nourriture, la payant avec des images pieuses de son cru aujourd’hui conservées dans une poignée de musées, dont le MEG, «le vagabond de Dieu», comme le surnommaient ses contemporains, s’est aussi improvisé médecin de campagne, conjurant les mauvais sorts et les forces du mal à grand renfort de formules latines. C’est cette vie hors-norme que retrace en bande dessinée le Genevois Simon Tschopp, alias Simon, sur un scénario de Daniel Varenne.

«Il existe quelque 200 œuvres répertoriées du «Déserteur». Mais on suppose qu’il en a produit cinq à six fois plus, qui ont sans doute disparu, explique Simon. Patiemment, loin du style qu’on lui connaît dans ses dessins pour le journal «Le Temps» notamment, l’intéressé a reproduit au fil de son récit quelques-unes des œuvres de son personnage. «Une gageure. J’ai aussi pris beaucoup de temps pour imiter le style des images d’Épinal en vogue à l’époque où se déroule notre histoire.»

«Le déserteur» (extrait). Un artiste peignant des scènes tout à la fois religieuses et profanes.
«Le déserteur» (extrait). Un artiste peignant des scènes tout à la fois religieuses et profanes.
Éd. Favre

Mais qui est donc ce mystérieux fugitif, au centre de l’album «Le déserteur»? «Autour de lui règne un certain flou. Il a peut-être fui les armées napoléoniennes. Voire assassiné un gradé au cours d’une rixe. C’était en tout cas un hors-la-loi recherché par la gendarmerie. Il faisait partie de ces artistes imagiers peignant des scènes tout à la fois religieuses et profanes. Des sortes de colporteurs menant une vie ambulante, qui proposaient leurs travaux là où il y avait potentiellement de la demande, souvent sur les lieux de pèlerinage.»

Après avoir exercé en Alsace, plus loin dans la vallée du Rhône et peut-être dans le Midi, le «Déserteur» finira par se fixer en Valais. «Ce qui me fascine dans son parcours, c’est l’accueil des autochtones envers lui. Il débarque déguenillé, affamé, et de braves gens le nourrissent, le logent. Ce n’est que plus tard qu’il se forgera une popularité grâce à ses peintures et ses divers talents.»

«Le déserteur» (extrait). Hors-la-loi, le fuyard est-il un assassin?
«Le déserteur» (extrait). Hors-la-loi, le fuyard est-il un assassin?
Éd. Favre

Comme Jean Giono en 1966, Simon a répondu à une commande, en l’occurrence celle de l’Association pour la sauvegarde du patrimoine nendard, en Valais. Mais contrairement à l’écrivain français qui n’a jamais mis les pieds dans le Vieux-Pays pour écrire sa biographie romancée du «Déserteur», Simon s’est investi, effectuant des repérages sur place, histoire de humer l’ambiance. «Les endroits n’ont visiblement pas changé. Dans les villages où se déroule l’histoire du «Déserteur», il y a encore pas mal de raccards, de vieux chalets. J’ai pris des photos qui m’ont servi pour représenter les décors de manière réaliste.»

Pour les personnages en revanche, il a fallu imaginer. «Il nexiste quasi aucune documentation sur le sujet. Les rares témoignages de personnes qui avaient rencontré notre homme font état d’un individu de grande taille, barbu, aux cheveux plus ou moins longs. Mince évidemment, puisqu’il ne mangeait presque rien. Cela m’a permis de le représenter graphiquement. Daniel Varenne a imaginé son histoire en fonction de son parcours.» En fin d’album, les auteurs conçoivent une rencontre entre leur héros et le jeune Farinet. «Rien ne le prouve historiquement. Mais chronologiquement, ça tient debout. Cette confrontation, c’est un clin dœil voulu par Daniel Varenne.» En 1988, Simon et son scénariste publient un album mort-né sur le fameux contrebandier et faux-monnayeur. La faillite de l’éditeur Rolf Kesselring entraîne la mise au pilon de ce livre sur Farinet, finalement réédité il y a trois ans.

«Le déserteur» (extrait). Simon a effectué des repérages en Valais, histoire de capter l’ambiance.
«Le déserteur» (extrait). Simon a effectué des repérages en Valais, histoire de capter l’ambiance.
Éd. Favre

Un crève-cœur qui n’a pas échaudé durablement Simon. Établi à Genève depuis 1981, second prix du concours Jeunes Talents organisé par feu le festival BD de Sierre en 1985, lactif sexagénaire n’a cessé d’essaimer, pour divers hebdomadaires et quotidiens, tout en peignant. Récemment, il a publié «Journal d’un confinement», mélange hétéroclite entre dessins d’opinion, personnages divers et prises de vues glanées à l’occasion de rares sorties au printemps. Une autre facette de son talent.

«Le déserteur», par Simon et Daniel Varenne. Éd. Favre, 64 p.
Dédicace sur demande: galerie@papiers-gras.com ou en passant chez Papiers Gras, 1, pl. de l’Île.