Quand Deneuve nous relie à notre dignité

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Hier, mon éminent collègue Olivier Bot mettait sur le compte d’un «fossé générationnel» le clivage entre la tribune de Catherine Deneuve et les féministes soutenant le mouvement #metoo. J’ai plaisir à le contredire aujourd’hui: je n’étais pas née lors de l’émancipation de la femme dans les années 70, et je trouve pourtant cette «Tribune des Cent», appelons-la ainsi, intelligente et nécessaire.

Bien sûr, ce texte paru dans le quotidien Le Monde présente des défauts. Il passe trop rapidement sur le harcèlement sexuel au travail commis par un supérieur, rendant la dénonciation compliquée, en particulier pour les femmes en situation de précarité. Pareil pour le harcèlement de rue, qui comporte parfois (mais pas toujours!) du danger. Le texte évite aussi de parler de l’enfer que peuvent vivre les victimes de viol. Enfin, l’exemple du «frotteur dans le métro», que l’on pourrait considérer comme «l’expression d’une grande misère sexuelle, voire d’un non-événement», n’est pas l’exemple le plus probant pour illustrer le choix qu’ont les femmes de ne pas se considérer comme des victimes.

Cet exemple maladroit est d’autant plus regrettable qu’il illustre l’une des thèses les plus intéressantes de cette «Tribune des Cent»: le refus de vivre dans la peur. Le refus d’un monde où les femmes sont ontologiquement victimes et tous les hommes des «porcs» potentiels, imbibés de siècles de domination masculine qui ne demanderait qu’à ressurgir. «Nous considérons que la liberté de dire non à une proposition sexuelle ne va pas sans la liberté d’importuner. Et nous considérons qu’il faut savoir répondre à cette liberté d’importuner autrement qu’en s’enfermant dans le rôle de la proie», écrivent les signataires. En clair, elles proposent de remettre à sa place le lourdaud qui nous «importune» plutôt que de nous pétrifier de peur. Elles nous relient par ce fait avec notre dignité – qu’elles appellent joliment la «liberté intérieure inviolable». Nous avons le droit de dire non, tout comme de nous ficher éperdument des frustrations sexuelles des harceleurs, auxquels nous n’allons pas faire le plaisir de nous laisser «traumatiser à jamais» ni de nous considérer comme souillées. Cela ne veut pas dire que nous avons failli si nous n’y arrivons pas. Cela nous encourage simplement à nous souvenir de notre force, de notre assise, de notre légitimité.

Je ne résiste pas à citer en exemple le sens de la repartie dont avait fait preuve à l’époque la députée d’Ensemble à Gauche Salika Wenger lorsqu’un élu lui manifestait son désir pour ses «gros seins»: «C’est bien un commentaire de petite bite!» aurait rétorqué la Genevoise en riant, humiliant ainsi publiquement le graveleux personnage…

Ce qui est regrettable dans le débat autour de la «Tribune des Cent», c’est l’absence totale de compréhension entre les deux camps féministes: Catherine Millet et Brigitte Lahaie, signataires du texte, se sont perdues en provocations hors sujet en affirmant pour la première qu’elle «souhaitait avoir été violée pour prouver que l’on peut s’en sortir» et pour la seconde que «l’on peut jouir pendant un viol». Du pain bénit pour leurs opposantes, qui ont couvert les cent signataires d’insultes et tenté de les disqualifier par des accusations indignes. À les lire, Catherine Deneuve et les autres ne seraient que de «vieilles bourgeoises riches et blanches» (comme si les opposantes ne comptaient pas elles aussi des figures de proue bourgeoises, riches et blanches…) et même des «alliées des porcs». Dans un texte signé par plusieurs dizaines de femmes en réaction à la «Tribune des Cent» sous la houlette de Caroline de Haas, on lit un passage hallucinant, au style aussi prophétique que vindicatif: «Nous sommes des victimes de violences. (...) Nous allons en finir avec les violences sexistes et sexuelles. Les porcs et leurs allié.e.s s’inquiètent? C’est normal. Leur vieux monde est en train de disparaître. Très lentement – trop lentement – mais inexorablement. Quelques réminiscences poussiéreuses n’y changeront rien, même publiées dans Le Monde

Et si le féminisme se réjouissait du fait que les femmes pensent différemment les unes des autres, plutôt que de revendiquer une pensée unique sous peine de mise au pilori? Et si le féminisme devenait, enfin, un humanisme? (TDG)

Créé: 18.01.2018, 18h48

Marianne Grosjean, journaliste (Image: Georges Cabrera)

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