Le tort d’avoir raison trop tôt

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Il se dit beaucoup de bêtises à propos de l’initiative «Monnaie pleine». La seule chose vraie est que si elle était acceptée, les banques ne pourraient plus compter systématiquement sur la différence d’intérêts comme source de profit (principale, voire unique pour certaines d’entre elles), puisque leurs clients actuels pourraient dorénavant choisir entre elles et la banque centrale comme lieu de dépôt de leurs encaisses.

Tout le reste, ou presque, est littérature. Ce qui est particulièrement faux, c’est l’argument selon lequel l’acceptation de l’initiative rendrait encore plus difficile l’obtention de crédits par les entreprises, comme l’affirme, par exemple, l’association faîtière des hôteliers. Les banques qui aujourd’hui financent leurs prêts par les dépôts de leurs clients obtiendraient en effet sans difficulté les crédits nécessaires auprès de la banque centrale. Ces crédits ne seraient évidemment pas octroyés gratuitement, mais la BNS aurait tout loisir de varier ses conditions, comme elle le fait d’ailleurs déjà aujourd’hui.

Ce qui, selon toute probabilité, conduira malgré tout au rejet de l’initiative, c’est le simple fait que l’on voit mal comment la Suisse pourrait se lancer seule dans l’aventure. Le jour – sans doute lointain – où la communauté internationale, suivant en cela ce qui serait devenu dans l’intervalle la recommandation de quelque comité d’experts ad hoc de la Banque des règlements internationaux, se prononcera en faveur d’une stricte séparation entre banque de détail et banque d’affaires, contraignant les établissements de la première catégorie à couvrir à cent pour cent leurs crédits et obligeant ceux de la seconde à se financer par l’emprunt auprès d’investisseurs privés, eh bien ce jour-là, la Suisse pourra sans remords sortir de ses tiroirs les plans d’un ancien projet de monnaie pleine, rejeté à l’époque en votation populaire…

L’idée de séparer banque de détail et banque d’affaires, ce à quoi revient au fond l’initiative, n’est en soi pas nouvelle. Elle a été proposée par plusieurs économistes de renom (Laurence Kotlikoff et son projet de limited purpose banking en 2009 par exemple, Milton Friedman en son temps, ou encore tout récemment Martin Wolf dans le Financial Times), et a même été testée aux États-Unis (le Banking Act de 1933) avant d’être abandonnée en 1970 sous la pression des lobbies bancaires. Les initiants de «Monnaie pleine» ne sont donc pas des naïfs tombés de la dernière pluie.

Leur erreur aura peut-être été de postuler une interdiction complète de la création monétaire par les banques. La mesure, trop radicale, effraiera sans doute bon nombre d’électeurs convaincus par les arguments brandis du côté bancaire (et que l’on peut consulter sur le site de l’Association suisse des banquiers, qui n’y va pas avec le dos de la cuillère). Il eût suffi, pour être plus convaincant, de prévoir simplement la faculté pour les déposants d’ouvrir un compte auprès de la BNS, au lieu de l’ériger en règle. Une telle option a été évoquée il n’y a pas si longtemps par Dirk Niepelt dans les colonnes de la NZZ. Le professeur d’économie à l’Université de Berne et directeur du Studienzentrum Gerzensee (qui est une fondation de la BNS!) milite plus généralement pour une approche raisonnée de l’émission de monnaie électronique par les banques centrales. En somme, un oui prudent à l’ouverture d’une porte sur l’avenir que «Monnaie pleine» enfonce brutalement, et trop précocement.

Il se dit beaucoup de bêtises à propos de l’initiative «Monnaie pleine».

Créé: 26.03.2018, 15h13

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