"Le roi Boris Ier a raté son coup contre le parlement! Et maintenant?"

BrexitDenis Macshane fut ministre de l’Europe sous Tony Blair. Auteur de «Brexiternity» (à paraître en octobre), il raconte avec humour le chaos britannique.

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C’est bien connu: les révolutions dévorent leurs enfants. Le dernier moment révolutionnaire en Angleterre fut la guerre civile entre le roi Charles 1er et le Parlement au 17e siècle. Les députés ont voté pour couper la tête du roi en 1648, soit 150 ans avant que l’Assemblée nationale française ne décide d’imiter le parlement anglais. Lorsque la monarchie fut restaurée en 1660, les soi-disant régicides se réfugièrent en Suisse, beaucoup sont enterrés sur les rives du Léman entre Montreux et Vevey.

A présent, c’est un nouveau genre de «monarque», Boris Ier, qui a décidé de se passer de la Chambre des communes (ndlr: équivalent du Conseil national en Suisse). Le «roi Boris» ne supporte pas que les députés puissent faire barrage à sa «révolution Brexit», laquelle implique une amputation totale des relations avec l’Union européenne. Au 17e siècle, il n’y avait ni télévision ni Twitter, mais aujourd’hui tous les coins du royaume peuvent voir en direct cette révolution dévorer le roi Boris et sa cour.

Comment museler un parlement

Johnson, comme Matteo Salvini en Italie, constate que les parlements ne coexistent pas facilement avec des politiciens nationalistes autoritaires. La semaine dernière, Boris a donc annoncé qu’il suspendrait le Parlement jusqu’à la mi-octobre pour ne pas avoir à répondre aux questions des députés.

Cependant, il n’a pas pu éviter que les députés se réunissent cette semaine pour adopter des projets de loi restés pendants durant toute la durée des vacances d’été. Il a donc dû faire face au tumulte suscité par sa décision de suspendre jusqu’a mi-octobre les travaux de la Chambre des communes. Par ailleurs, des fuites ont confirmé qu’il souhaite un Brexit sans accord, c’est-à-dire une rupture complète avec l’UE, qui mettrait fin à tout trafic commercial et économique avec le continent à partir de la Toussaint, le 31 octobre.

Droit dans le mur?

Comme l’a découvert jadis le roi Charles, les parlements sont des corps obstinés, difficiles à intimider. Des députés de tous les partis ont proposé un projet de loi obligeant le roi Boris à demander une prolongation du délai de négociation avec l’UE, au moins jusqu’à la fin du mois de janvier 2020.

Le roi explosa de colère. «C’est une limitation inacceptable de mon pouvoir! Quel poids aurai-je face à Bruxelles si je n’ai plus la capacité de menacer l’UE de partir sans payer l’argent que lui doit le Royaume-Uni, obligeant ainsi le président Macron et la chancelière Merkel à s’agenouiller devant mes demandes?»

La mutinerie des braves

Dans toutes les grandes villes britanniques, les rues se sont remplies de manifestants furiezux dénonçant le «coup» du roi Boris contre le Parlement. Mardi, plus de 20 députés conservateurs ont défié leur nouveau chef et voté avec l’opposition pour la défense du parlement. Le roi Boris ordonna immédiatement leur expulsion du parti. L’un d’entre eux, Sir Nicholas Soames, est le petit-fils de Winston Churchill, issu de l’une des plus grandes familles du parti conservateur, qui a accompagné les trois derniers siècles d’histoire anglaise.

Mais comme un Lénine purifiant le parti bolchevique de mencheviks peu fiables et de vieux socialistes, le roi Boris voulait faire un exemple public en sacrifiant ses anciens collègues infidèles qui avaient pourtant occupé les plus hautes fonctions ministérielles du pays. Deux anciens chanceliers ont ainsi été expulsés.

Humiliations en cascade

Pour la première fois, Johnson devait donc s’adresser à la Chambre des communes en tant que premier ministre. Il est un démagogue intelligent et sait faire rire un public. Mais le parlement est un endroit sérieux où les grandes décisions sont prises de manière responsable. Johnson s’est révélé être un piètre orateur, égaré et incapable de commander le respect à la Chambre des communes où les députés se moquaient ouvertement de lui. En comparaison, même Jeremy Corbyn, l’un des chefs politiques les plus faibles que le Parti travailliste ait jamais connu, semblait avoir davantage d’autorité, les députés écoutant ses critiques raisonnées à l’égard du chef du gouvernement.

Le roi Boris a alors menacé de déclencher de nouvelles élections afin d’obtenir un mandat pour son «No Deal Brexit». Mais il lui fallait le soutien des deux tiers des députés. Johnson ne l’a pas obtenu. Il a de nouveau été humilié lorsque les députés ont rejeté sa demande d’élection anticipée.

La troisième humiliation est survenue lorsque son frère, Joe Johnson, intellectuellement le plus brilliant de la famille, a démissionné du Conseil des ministres et annoncé qu’il se retirait de la vie publique car il ne pouvait pas soutenir son aîné.

Chaos, farce et décomposition

Jamais, dans la vie de quiconque en Grande-Bretagne, les Communes n’ont plongé dans un tel chaos mêlé de farce avec un premier ministre humilié jour après jour.

Les prochains développements ne sont pas clairs. D’une part, Boris Johnson insiste que le Royaume-Uni doit quitter l’Union européenne à la Toussaint, tandis que les membres du parlement refusent de le laisser faire. D’autre part, les partis politiques d’opposition ont des dirigeants faibles ou inexpérimentés. Quant aux nationalistes écossais, ils espèrent que la crise à Londres leur permettra d’organiser un référendum sur l’indépendance de l’Écosse et ainsi de mettre fin à ce Royaume-Uni avec ses composantes nationales anglaise, écossaise, galloise et irlandaise.

Bref, la saga du Brexit ne fait que commencer. Elle risque de durer de nombreuses années et de causer des dommages serieux à la Grande-Bretagne du XXIe siècle.

Créé: 05.09.2019, 18h28

Denis MacShane, auteur et ancien ministre de l'Europe au Royaume-Uni

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