Le journalisme et la réalité virtuelle

The Fight for Falluja (La bataille de Fallujah). Sur PC, Déplacez-vous dans l'image avec votre souris ou faites glisser votre doigt sur l'écran si vous êtes sur smartphone. Crédit: Youtube/New York Times


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Le Humvee file sur une route déserte et poussiéreuse. Sur les côtés, de petites bâtisses quasiment toutes identiques défilent. Nous sommes dans la banlieue de Fallujah, dans la province d’Al Anbar, en Irak. Les forces régulières irakiennes y affrontent les hommes de Daech. Objectif : reprendre le contrôle de la ville. Quelques instants plus tard, nous voici accroupis à quelques mètres de mortiers installés derrière un mur. L’armée pilonnent les supposées positions de l’Etat islamique. Soudain, notre groupe est la cible de tirs à l’arme automatique. Tout le monde se jette ventre à terre tandis que des soldats se précipitent derrière une bute et répliquent. Tac-tac-tac-tac-tac. Le son caractéristique d’une rafale de Kalachnikov claque dans mes oreilles... (voir la vidéo ci-dessus)

Aussi réel que puisse sembler ce récit, je l’ai pourtant vécu bien à l'abri, confortablement assis dans mon canapé à des centaines de kilomètres de la zone de conflit décrite. Mais malgré cette distance, j’ai eu l’impression durant quelques minutes d’être sur le front en Irak, aux côtés de ces hommes qui combattent les djihadistes.

Transporter le spectateur au cœur de l’événement, c’est le but recherché par ce qu’on appelle aujourd’hui le journalisme dit «immersif». Comment cela est-il possible ? Grâce à la réalité virtuelle qui, par le biais d’une vision sphérique à 360°, permet d’être virtuellement ailleurs. Déjà bien connue des utilisateurs de jeux vidéo, la VR (ndlr : virtual reality = réalité virtuelle) s’est fortement démocratisée en 2016 avec l’arrivée sur le marché de casques virtuels (Samsung Gear VR, Homido V2) et caméras (Samsung Gear 360) à prix abordables, permettant aussi bien aux professionnels qu’aux amateurs de réaliser et visionner des vidéos à 360°.

1 million de Google Cardboards distribués

Le «premier» sujet d’actualité en réalité virtuelle est réalisé en décembre 2014 par le magazine américain Vice. Le spectateur est alor spropulsé au cœur d’une manifestation contre la brutalité policière qui a lieu à New York après la mort de Michael Brown, un jeune afro-américain tué par un policier à Ferguson, le 9 août 2014. A partir de l’automne 2015, les reportages et documentaires à 360° se multiplient, notamment sous l’égide du New York Times, un des pionniers en la matière (ndlr: le quotidien new yorkais poste régulièrement des reportages VR sur sa page Facebook). En novembre de cette même année, le quotidien new yorkais va même distribuer 1 million de Google Cardboards à ses abonnés pour les inciter à visionner ses réalisations. Six mois plus tard, il sortira une application entièrement dédiée à ce type de contenu, NYT VR.

En parallèle, d’autres médias, comme CNN, ABC News, la chaîne de télévision franco–allemande ARTE ou encore le Blick en Suisse se jettent eux aussi dans le grand bain de la VR.

S’incruster dans les coulisses du Moulin Rouge à Paris, visiter Pyongyang et assister à un défiler militaire, survoler les Alpes avec la patrouille de Suisse ou encore faire un tour de grande roue sur les bords de la rade de Genève (voir ci-dessous), la vidéo sphérique constitue une nouvelle offre, complémentaires aux productions journalistiques traditionnelles – articles, photographies, vidéos – proposées jusque-là.

Mais peut-on tout montrer à travers la VR ? Pas sûr. En effet, si il est possible de proposer au spectateur une expérience enrichie en l’amenant au plus près de l’histoire, il n’en demeure pas moins qu’on ne peut pas lui présenter n’importe quoi, n’importe comment. Désormais, c’est lui qui choisit ce qu’il veut voir, simplement en tournant, baissant ou levant la tête. Dans ce contexte, le storytelling – ou scénario – revêt une importance toute particulière. Si le spectateur s’ennuie, il quittera l’immersion au bout de quelques secondes.

Craintes de manipulation

Aujourd’hui, le journalisme immersif en est encore à ses débuts. Les médias tâtonnent, testent. Aucun code déontologique propre à la réalité virtuelle n’existe. A défaut, celui du journalisme fait pour l’instant office de garde-fou. D’autant que l’effet que cette technologie pourrait avoir sur le spectateur soulève de nombreuses questions. Selon des études menées à Stanford en 2009 et 2013, il serait possible d’influer sur les opinions ou les préjugés et d’améliorer l’empathie et l’altruisme grâce à la réalité virtuelle. Certains craignent dès lors qu’en voulant informer et sensibiliser le public, les journalistes finissent par le manipuler. De même, la violence de certaines images pourrait provoquer des traumatismes chez des personnes psychologiquement fragiles. Pour l’heure, il ne s’agit certes que de spéculations.

C'est donc probablement des réseaux sociaux que viendra le coup d'accélérateur. Le 30 mars 2017, Facebook a ouvert la vidéo live à 360° à tous ses utilisateurs. Grâce à de petites caméras (Insta360, Giroptic) se fixant sur le smartphone, de plus en plus d’internautes produisent et partagent de la réalité virtuelle, des images de voyages, de concerts ou d’exploits sportifs pour la plupart. Mais combien de temps faudra-t-il avant de voir les vidéos amateurs à 360°, témoignant de faits divers, conflits ou catastrophes, envahir la Toile?

Découvrez ci-dessous une sélection de reportages, documentaires et bandes-annonces de film à 360°:

(TDG)

Créé: 18.01.2018, 17h06

Aymeric Dejardin-Verkinder, Community Manager

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