Il y a un an, la foudre tombait sur les activistes féministes de Riyad

Les invitées Salma El Hosseiny, chargée du Programme Moyen-Orient du ISHR (Service international pour les droits de l'homme) et Fanny Toutou-Mpondo, chargée de communication, s'expriment à l'occasion de le Journée internationale de la famille.

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Le 15 mai, Journée internationale de la famille est une opportunité pour la communauté internationale de rappeler le caractère fondamental du droit de chacun.e de vivre entouré(e) des sien(nes), de pouvoir les contacter quand bon lui semble, en toute sérénité, de s’épanouir auprès d’un cercle sécurisant et aimant. Un droit dont depuis un an jour pour jour, Loujain al-Hathloul, militante féministe saoudienne, est privée, rejointe depuis par une cohorte d’activistes emprisonné.es, pour avoir osé réclamer une égalité de droits entre femmes et hommes, dans la famille et dans la sphère publique.

«Amina», un nom qui signifie «fidélité» ou «honnêteté» en arabe. C’est aussi le nom qu’Aisha Al-Mana, Eman al-Nafjan , Aziza al-Yousef et quatre autres défenseures des droits des femmes souhaitaient donner au centre d’accueil pour victimes de violences conjugales qu’elles espéraient ouvrir à Riyad. Ce centre était conçu pour apporter soutien et répit aux femmes abusées qui, bien trop souvent, ne savent vers qui se tourner. A cet effet, la petite équipe avait adressé au gouvernement saoudien au début de l’année 2018 en vue de lancer leur projet.

Quelques semaines plus tard, elles faisaient partie de la douzaine d’activistes arrêté(es) par les autorités dans le cadre d’une vague de répression sans précédent contre les militant(es) des droits des femmes, qui commença le 15 mai 2018 avec l’arrestation de Loujain al-Hathloul, et s’amplifia dans les jours, les semaines et les mois suivants.

Dans le collimateur des autorités: celles et ceux qui, de près ou de loin, avaient participé à la dénonciation de l’interdiction de conduire faite aux femmes, ainsi que du système de tutelle masculine qui leur est imposé. De près ou de loin en effet: que ce soit en lançant ou participant activement aux campagnes «#Right2Drive», «#Women2Drive», «#Oct26Driving» ou «#IamMyOwnGuardian» comme Loujain, Eman al-Nafjan, Aisha Al-Mana, Aziza al-Yousef ou Madeha al-Ajroush ; ou simplement en postant leur désapprobation sur les réseaux sociaux comme d’autres.

Pourtant, le Royaume avait annoncé par décret son intention de lever cette interdiction de conduire en juin 2018. En faisant cette concession, tout en enfermant massivement les activistes à l’origine de cette réforme, Riyad s’offrait ainsi une opération séduction auprès de la communauté internationale, à moindres coûts au niveau national : signal d’ouverture envoyé au monde extérieur via une apparente libéralisation ; réduction au silence de toute autre velléité féministe sur le territoire via une décapitation du mouvement.

Ces arrestations suscitèrent une levée de boucliers de la communauté internationale qui, tout en semblant découvrir à ce moment-là l’existence et le combat des militant.es féministes saoudien(nes), réalisa également que l’Arabie saoudite était le seul pays au monde où les femmes n’avaient pas le droit de conduire. Une situation pourtant dénoncée depuis des décennies par la dynamique société civile saoudienne, les campagnes relatives à l’interdiction de conduire datant des années 90.

Riyad tint promesse, l’interdiction de conduire fut levée le 23 juin 2018, soupir de soulagement de la communauté internationale. Le système de tutelle lui, néanmoins, demeure, et on en finit presque par oublier que certain.es activistes continuent de croupir en prison et que l’étau se resserre chaque jour davantage sur les militant.es féministes et sur tous et toutes les défenseur(es) des droits humains du Royaume.

De nouvelles arrestations ont en effet eu lieu tout au long de l’année dernière. Le 24 mai, Mohammed Al-Bajadi, membre fondateur de la Civil and Political Rights Association était arrêté. Le 6 juin, c’était au tour de Nouf Abdulaziz, journaliste et militante. Puis, au cours de l’été 2018, Hatoon Al-Fassi, Maysaa al-Manea, Samar Badawi (sœur de Raif Badawi), Nassima Al-Sadah, et plusieurs autres activistes passent également par la case prison. La liste est longue, tous les noms ne traversent pas forcément les frontières du pays, proches et familles préférant parfois ne pas ébruiter certains cas.

«Il est extrêmement difficile d’obtenir des informations de l’intérieur, à cause du climat de peur qui dissuade les familles de communiquer avec des organisations de défense des droits humains, par crainte de représailles», indique Salma El Hosseiny, chargée du programme Moyen-Orient au Service international pour les droits de l’homme (sigle anglais ISHR). «A vrai dire, certain.es des militant(es) emprisonné(es) encourent justement des condamnations pour ce motif: "coopération avec des journalistes, des activistes, des diplomates étranger.es, des organisations internationales telles qu’Amnesty international ou Human Rights Watch, ou des médias", ajoute t-elle.

Lors des rares audiences ayant déjà eu lieu, certaines militantes ont fait état des sévices subis pendant leur détention: coups de fouet, électrocution, violences sexuelles, etc. Or, il faudra attendre mars dernier, soit plus de dix mois après la première vague d’arrestations, pour que la pression diplomatique s’intensifie autour de l’Arabie saoudite.

Le 7 mars dernier, lors de la 40e session du Conseil des droits de l’homme à Genève, une trentaine d’Etats membres, sous l’impulsion d’ONG du Moyen-Orient et internationales, condamnent les arrestations et appellent à la libération des militant(es). Une avancée historique dans ce cercle où le pays compte de nombreux alliés stratégiques et économiques, alliés ayant cette fois mis leurs intérêts de côté, pour placer les droits humains au centre des débats.

A noter que certains États, tels la Suisse, brillent par leur absence, refusant étrangement et regrettablement de se joindre à cet appel. Cette avancée au Conseil des droits de l’Homme est due à la mobilisation indéfectible des activistes régionaux/ales, soutenu.es par leurs partenaires internationaux/ales qui n'ont eu de cesse d’alerter, documenter, recueillir les paroles de victimes et de leurs proches, assister aux procès, etc.

Malgré les défections continues de certaines démocraties, malgré les incohérences de certaines autres (condamnant timidement les répressions du Royaume, tout en maintenant leurs relations commerciales et ventes d’armes avec lui), la pression internationale semble néanmoins porter ses fruits: trois semaines après «l’appel du 7 mars», Aziza Al-Yousef et Eman Al-Nafjan, arrêtées en mai 2018 sont mises en liberté conditionnelle en attente de leur procès.

Le 2 mai dernier, c’est au tour de Hatoon Al-Fassi, arrêtée en juin dernier, ainsi que d’Amal Al-Harbi, Maysaa al-Manea, et Abeer Namankani (arrêtées à l’été 2018) de bénéficier de la même mesure. Un répit bienvenu pour ces militantes et leurs proches qu’elles ont enfin pu rejoindre. Répit fragile car l’épée de Damoclès d’une nouvelle arrestation pèse sur leur tête à tout moment, d’où, certainement, leur relative discrétion depuis leur sortie. Mais répit tout de même. «Nous ne sommes malheureusement en contact avec aucune des défenseures relâchées car nous ne voulons pas les mettre en danger. Nous supposons donc qu’elles font profil bas depuis leur libération par peur de représailles», précise Salma El Hosseiny.

Cette victoire en demi-teinte est d’ailleurs d’autant plus assombrie par de nouvelles arrestations survenues début 2019. Les autorités s’en sont prises, une fois de plus, à des militant(es) des droits des femmes, ou à des écrivain(es) et bloggueurs(euses) les ayant soutenu(es), telle l’écrivaine féministe Khadijah Al-Harbi, enceinte au moment de son arrestation, ou Fahad Abalkhail, qui avait soutenu la campagne contre l’interdiction de conduire. Mais cette nouvelle vague d’arrestations visa également des proches d’activistes déjà détenu(es), tel que Salah Al-Haidar, fils d’Aziza Al Youssef.

Dès que les regards de la communauté internationale semblent se détourner un tant soit peu du pays, les autorités saoudiennes redoublent de férocité envers la société civile. Il apparaît donc nécessaire d’exercer une pression continue et sans relâche jusqu’à la libération de tous et toutes les militant(es).

C’est pourquoi, plusieurs ONG, dont ISHR, en appellent déjà à l’adoption, lors de la prochaine session du Conseil des droits de l’homme prévue en juin à Genève, d’une résolution sur l’Arabie saoudite. Cette pression ne doit pas être cantonnée à la sphère diplomatique. Médias, ONG, citoyen(nes) du monde entier ont un rôle tout aussi crucial à jouer. Ils ou elles peuvent par exemple demander des comptes à leurs gouvernements respectifs, et faire pression sur eux pour qu’ils continuent d’appeler à la libération de tous et toutes les défenseur(es) des droits humains. Une pétition circule à cet effet.

Le temps presse, cela fait déjà un an jour pour jour, que Loujain al-Hathloul et Mohamed Al-Bajadi sont enfermé(es), empêché(es) d’être auprès des leurs, empêché(es) de jouer le rôle qui était le leur dans la société saoudienne, empêché.es de faire entendre leur voix sur la scène nationale et internationale.

Pour d’autres activistes comme Nouf Abdulaziz, Samar Badawi ou Nassima Al-Sadah, ce triste anniversaire se produira dans quelques semaines à peine, si rien n’est fait pour leur libération. Pour d’autres activistes, comme Israa Al-Ghomghan le décompte est encore plus long. Et d’autres activistes encore pour l’instant en liberté risquent chaque jour de rejoindre cette liste. Alors, en cette Journée internationale de la famille, rappelons-nous que la grande famille des droits humains souffre cruellement de l’absence de certain.es de ses membres retenu.es dans les geôles saoudiennes, et continuons à appeler à leur libération immédiate et inconditionnelle.

(TDG)

Créé: 14.05.2019, 15h19

Fanny Toutou-Mpondo, Chargée de Communication

Salma El Hosseiny, Chargée du Programme Moyen-Orient

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