Hodler et le racolage poussif d’un musée

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Comment échouer à rendre populaire un peintre qui l’est pourtant déjà? Tel est l’exploit que notre vénérable Musée d’art et d’histoire (MAH) semble en passe de réussir. Deux ans après avoir manqué de convaincre une majorité de citoyens de lui offrir une rénovation contestée, l’institution a apparemment vu dans le centenaire du décès de Ferdinand Hodler une occasion de se réconcilier avec les Genevois.

L’atout est a priori imparable. Le natif de Berne a très vite adopté Genève et son œuvre abonde dans les collections du MAH, ornant même son escalier monumental. Sans que cela ne semble suffire pour attirer la foule. De quoi rendre jaloux! Allez à Paris rendre visite à Mona Lisa. Que verrez-vous dans la salle du Louvre où elle trône? Des hordes de touristes, tournant pour la plupart le dos à La Joconde, tout affairés qu’ils sont, non pas à admirer le travail de Léonard, mais à immortaliser leur propre faciès avec, en arrière-plan, l’énigmatique sourire du modèle de Vinci.

Telle est notre époque. Nous sommes quelques milliards de nombrils anxieux à tenter d’exister sur Terre en retournant contre nous nos smartphones, parfois fixés au bout d’une perche, et à valider notre immense importance par la présence occasionnelle d’illustres hôtes, telle la pauvre Mona Lisa, sur nos autoportraits. Le selfie, l’égoportrait des Québécois allergiques aux anglicismes, est devenu si envahissant que des musées européens, aussi bondés qu’exaspérés, ont décidé de bannir les touristes à perche.

C’est pourtant ce type de souci que semble convoiter un MAH où l’on ne craint guère les foules. Avide de popularité, l’institution genevoise a chaussé ses gros sabots et lancé son opération «Hodler, le roi du selfie». Le MAH demande aux braves gens de l’inonder de leurs bonnes bouilles pour en faire autant de pixels reconstituant un autoportrait géant de l’artiste qui doit apparaître cette semaine sur la façade du musée. Et de promettre: chaque 500e participant recevra un coffret Hodler (incluant notamment un foulard et un magnet, c’est-à-dire un aimant), quatre d’entre eux étant mis en jeu. Le musée espérait donc plus de 2000 contributions. Mais mardi, à quelques heures du terme, le site Internet dédié hodlerselfie.ch remerciait les «plus de 900» participants.

Cela fera donc un seul coffret gagné, soit un frigo orné gratuitement d’un magnet hodlérien. On jubile. Encore plus réjouissant serait un succès, à la fois artistique et populaire, du jubilé qui commence ce vendredi. Or le doute est permis après cette promotion qui n’aura pas évité la vulgarité pour tenter, en vain semble-t-il, de vulgariser un peintre qui n’a pourtant pas besoin d’un tel racolage. En effet, son œuvre séduit des publics variés, allant du patriote conservateur à l’adepte de ses paysages tardifs, si épurés qu’ils confinent à l’abstrait.

Une question demeure. Pourquoi le MAH est-il si peu crédible quand il «la joue popu»? Osons une réponse: aligner durant des années des accrochages souvent décousus, tantôt dépourvus de tout effort didactique visible, tantôt encombrés par des descriptifs hermétiques, cela finit par laisser quelques traces. Renouer avec le public est certes essentiel pour le MAH. Mais cela devrait passer par son cœur de métier, par des expositions intelligibles. Ou, soyons fous, un concept muséal clair. Les selfies, events et autres afterworks peuvent attendre. (TDG)

Créé: 27.02.2018, 16h41

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