Carmen liftée par la bien-pensance des hommes

OpinionDans la version moderne de l'opéra de Bizet qui débute dimanche à Florence, c'est Carmen qui tue Don José, en icône des violences faites aux femmes.

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Carmen subit un lifting dans l'air du temps. Au Teatro del Maggio de Florence, le célèbre opéra de Georges Bizet débutant ce dimanche 7 janvier voit sa scène finale entièrement modifiée. En effet, dans la mise en scène de Leo Muscato, la bohémienne rebelle et séductrice ne meurt plus poignardée par Don José.« Parce qu'on ne peut pas applaudir le meurtre d'une femme», soutient le metteur en scène au Huffington Post. «L'idée m'a été suggérée par le directeur du théâtre qui voulait que je trouve un moyen pour ne pas faire mourir Carmen. Il estime qu'à notre époque, marquée par le fléau des violences faites aux femmes, il est inconcevable qu'on applaudisse le meurtre de l'une d'elle».

Ça alors. Sûrement joyeusement immergée dans une ignorance crasse, je n'avais jamais compris jusqu'ici que j'applaudissais, en voyant Carmen à l'opéra, le meurtre d'une femme. Ni que je me délectais de sa mort dans la nouvelle de Mérimée, d'où est tiré le livret. Aurais-je donc joui à mon insu de la mort de Roméo et Juliette ou des souffrances du jeune Werther ? Diantre.

Et comment l'opéra sauce Muscato se termine-t-il donc? «Carmen ne meurt pas mais se défend contre son agresseur d'une façon inattendue, comme n'importe qui le ferait à sa place», assure le metteur en scène au Huffington Post. Attention spoiler: suite à une lutte musclée, c'est Carmen qui tue Don José. Hashtag légitime défense. Hashtag les femmes ne sont pas moins fortes physiquement que les hommes. Hashtag l'horrible agresseur jaloux n'a finalement que ce qu'il mérite. Plus consensuel, tu meurs.

Sauf que le metteur en scène et le directeur du théâtre, les deux génies responsables de cette modernisation indispensable, n'ont apparemment pas compris deux choses. La première, c'est que l'œuvre datant du XIXe siècle, peut tout à fait se comprendre aujourd'hui comme une ode à la puissance féminine, même avec son final sanglant. Carmen est une séductrice. Elle aime les hommes, elle revendique sa liberté de mouvements en frayant aussi bien avec les forces de l'ordre qu'avec les contrebandiers et surtout sa liberté d'aimer et de cesser d'aimer à sa guise (pour s'en convaincre, il suffit de réécouter son très célèbre air «L'amour est un oiseau rebelle», ici interprété par Agnes Baltsa.

Aujourd'hui, elle serait même une féministe dite «pro-sexe», s'appellerait Ovidie ou Virginie Despentes. Mais voilà: nœud du drame, tous les membres de la société dans laquelle Carmen évolue ne peuvent pas supporter sa toute-puissance sur le cœur des hommes. Délaissé pour un autre, son amant déchu la tue. Cette fin, plutôt que d'attiser les pulsions meurtrières de tout un public vicieux qui applaudirait la mise à mort d'une femme, met plutôt en lumière la dangerosité pour les femmes libres de s'épanouir comme elles le souhaitent. Voilà de quoi alimenter à la fois le discours féministe et les débats enflammés des spectateurs parmi les petits fours.

Le second exemple illustrant l'incompétence des deux hommes du Teatro del Maggio touche au rôle même de l'art. Peut-on décemment, en tant que directeur artistique, soumettre les œuvres à la tutelle de la morale? C'est une chose de mettre en lumière le sexisme véhiculé par l'art (notamment par le cinéma) dans le but de rendre les futurs créateurs attentifs à certains clichés (les femmes peu drôles, dépendantes d'un homme, peu aventureuses ou encore incapables de prendre une décision). C'en est une autre de forcer les artistes à adopter dans leurs œuvres le courant de pensée dominant, sous prétexte qu'il est légitime. Et c'en est une autre encore, pire à notre avis, de modifier les œuvres du passé, témoins d'une époque, pour les rendre compatibles avec la morale actuelle. C'est non seulement un mépris de l'art, mais aussi un mépris du public, que l'on croit incapable de comprendre l'enjeu dramatique d'une pièce ou d'observer une distance entre fiction et réalité.

Je ne peux m'empêcher de songer au désespoir de ma grand-mère qui dispense à 81 ans des cours de théâtre amateur dans un petit village bourguignon, devant le refus d'une participante de jouer dans la pièce «Roberto Zucco » de Koltès. Car le héros est un meurtrier. «On a de la morale, en province...» ironisait ma grand-mère dans sa lettre, me narrant l'anecdote. Sauf que le Teatro del Maggio de l'opéra de Florence n'est pas la salle communale d'une bourgade peu habituée à accueillir un événement culturel en ses murs, mais une lieu prestigieux de référence dans une ville au rayonnement international. Le spectacle affichant déjà complet, force est de constater que la morale culturelle a le vent en poupe.


La Belle au bois dormant est « non-consentante»

La volonté de censure n'est pas nouvelle. Molière et son «Tartuffe» en savent quelque chose (voir notamment la pièce du genevois Dominique Ziegler, qui illustre parfaitement cet enjeu), tout comme Beaudelaire et ses « Fleurs du mal», Céline et son «Voyage au bout de la nuit» ou encore Nabokov et sa« Lolita». Pourtant, notre époque voit proliférer ces censeurs zélés, l'antenne dressée pour capter toute éventuelle offense à une religion, un genre ou une ethnie.

Qu'on se souvienne de la polémique que le conte de «La Belle au bois dormant» a récemment déchaîné en Angleterre, après qu'une maman d'élève a demandé à l'école de son fils de retirer l'œuvre du programme scolaire. La raison? Le prince embrasse la princesse sur la bouche pendant son sommeil, ce qui, comme chacun sait, est un délit de non-respect du consentement féminin. Autre exemple, la relecture de romans outre-Atlantique par des comités représentant des "minorités opprimées" (LGBTQ, afro-américains, juifs, féministes, etc.), pour éviter aux auteurs« des faux pas » lexicaux, pouvant «heurter la sensibilité» de certains lecteurs.

(TDG)

Créé: 06.01.2018, 18h29

Marianne Grosjean, journaliste à la Tribune de Genève

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