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L'invitéLes Anciens y auraient vu une punition

Le coronavirus est-il une punition? Des marchés de Wuhan aux scientifiques imprudents en passant par la déforestation, nos modes de vie, les insecticides, les politiques imprévoyants ou même les conspirations «judéo-maçonniques», le virus serait notre fait. Accusations qui ont pour point commun de s’intéresser aux causes passées plus qu’aux effets présents. Mais pourquoi s’intéresser aux responsables plutôt qu’aux victimes?

C’est que notre intelligence, conçue pour assurer notre survie, est devenue capable non plus seulement de réagir à son environnement, mais de le comprendre. Débordement de l’intelligence sur son utilité initiale que Bergson a comparé à la vision qui, destinée à «nous révéler les objets sur lesquels nous sommes en état d’agir», n’a pu être réalisée «que par un dispositif dont l’effet dépasse son objet puisque nous voyons les étoiles, alors que nous sommes sans action sur elles».

La recherche des causes serait une extension de l’instinct, dépassant la simple représentation du monde vers son explication. Or pourquoi cette recherche des causes bascule-t-elle, à son tour, de la compréhension à la condamnation, passant d’hypothèses vraisemblables et constructives à des accusations imaginaires, voire délirantes?

C’est que notre intelligence peine à penser la catastrophe. Dans un monde aseptisé où tout événement est prévu, codifié, couvert, la dévastation déstabilise non seulement nos capacités d’action mais également le principe de notre rapport au monde.

Alors que les Anciens avaient constitué un discours global, justifiant les événements les moins logiques, interprétant par exemple les catastrophes naturelles comme des punitions divines, la vision moderne repose sur des sciences efficaces dans leurs résultats mais fragmentaires dans leurs discours. La géophysique des couches-limites, la sociologie électorale ou la théorie des ensembles permettent d’explorer et de calculer, pas d’édifier des «grands récits» qui rendent compte du réel. Et tandis que les Anciens compensaient le fatalisme des désordres de la nature par la promesse d’un au-delà salvateur, les Modernes colmatent le morcellement de leur discours par l’assurance d’un ici-bas prospère.

Or, en menaçant ce bien-être, en contaminant notre raison instrumentale par un mal insidieux, l’épidémie nous accable davantage que l’eussent été les Anciens, qui pouvaient toujours opposer à leur vulnérabilité une providence inaltérable. C’est pourquoi la recherche de responsabilité nous permet, de l’intérieur même de notre discours rationnel, de réclamer une raison ultime à ce qui n’en a pas. Condamner le pangolin, le progrès, les politiques, le cosmopolitisme réduit notre inquiétude en rattachant la catastrophe à une causalité circonscrite et négociable.

Elle combine compréhension et explication, imputation des causes et analyse des effets, dénonciation et dispositifs. Aussi pourrait-elle être l’occasion d’une remise à plat de notre rapport au monde. À condition de tenir la ligne de crête entre l’imprécation des boucs émissaires et l’adoration des techno-sciences.

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