Scandale en AgauneAbus à Saint-Maurice: «C’est la honte qui fait changer les choses»
Depuis les révélations du 19 novembre, plus de dix personnes ont déjà contacté la police valaisanne pour annoncer des abus. L’Abbaye devra se réformer en profondeur.

La révélation par la RTS, le dimanche 19 novembre, des abus sexuels commis à Saint-Maurice n’en finit plus de résonner. Ce mercredi, la police cantonale valaisanne communiquait qu’en une semaine, «plus d’une dizaine d’individus» s’étaient «annoncés auprès des autorités de poursuite pénale du canton du Valais pour les informer de potentiels abus liés à l’Abbaye ou au milieu ecclésial».
Dans la région, les conséquences sont lourdes. Le père-abbé était déjà en retrait depuis début septembre et la révélation d’une enquête canonique à son encontre, pour des soupçons d’abus sexuels. Mis en cause par l’émission, le prieur de la communauté qui le remplaçait depuis a temporairement quitté ses fonctions en début de semaine dernière. Suivi quelques jours plus tard par le recteur du Collège. Enfin, vendredi, le diocèse de Sion a mis en retrait le curé-doyen du secteur de Saint-Maurice, chanoine également.
Repli sur soi
Ce mardi, le pape François nommait le père Jean-Michel Girard, actuel prévôt général émérite de la congrégation des chanoines du Grand-Saint-Bernard, au poste d’administrateur apostolique de l’Abbaye de Saint-Maurice. Mais le tableau est là: une Abbaye, un Collège et une paroisse décapités.
Les chanoines semblent pourtant hésiter à poser un diagnostic. «Il n’y a pas de caractère systémique aux abus perpétrés à Saint-Maurice, comme il n’y a pas eu de dissimulation systématique», affirmait jeudi dernier le chanoine Antoine Salina, chargé devant les médias de faire le mea culpa de l’institution. Quelques minutes avant, il avait cependant admis que «la structure n’est pas saine» et annonçait un prochain audit externe au sein de la communauté.
Les autres religieux réguliers de la région, qui connaissent bien l’institution, osent une parole un peu plus tranchée. «Il y a de tout là-bas, glisse une religieuse proche de l’Abbaye. J’en connais beaucoup qui sont authentiquement des braves hommes, et d’autres menaient une double vie.» Elle souligne que l’Abbaye a marqué un certain repli depuis quelques décennies. «Elle ne s’est pas mise au diapason des problèmes de notre siècle. J’ai déjà entendu des responsables dire, il n’y a pas si longtemps, que les scandales d’abus sexuels dans l’Église étaient une invention des journalistes.»
Le repli se manifestait aussi par rapport aux autres communautés: «Quand j’étais novice, je croisais les confrères de Saint-Maurice à la Faculté de théologie de Fribourg. Mais, en général, ils ne participaient pas aux rencontres d’internoviciat. Discuter entre eux leur suffisait.»

Une toute petite famille
Que se passait-il alors à la tête de l’Abbaye? Le contexte peut aider à comprendre un certain entre-soi. «La Constitution suisse de 1848 ne reconnaît pas les communautés religieuses, explique, sous couvert d’anonymat lui aussi, un autre religieux (non-chanoine) de Saint-Maurice. Les liens qui prévalent entre nous, quel que soit notre ordre, sont donc de type familial. Ce côté-là peut être gênant.»
Chez les chanoines, ce cercle familial s’est restreint avec les années. Ils étaient encore plus d’une centaine il y a 50 ans; il n’en reste que 28 aujourd’hui. «Il y a eu des erreurs de casting pour les postes à responsabilité mais, d’un autre côté, le choix était assez limité, estime la sœur. Le père-abbé est un musicien plus qu’un meneur d’hommes. Et j’ai personnellement été choquée qu’ils nomment prieur un homme qui avait été condamné par l’Église et envoyé au Kazakhstan pour l’éloigner, car c’est bien ce qui m’a été dit par un chanoine à l’époque (lire encadré).»
Difficile, encore une fois, de se rendre compte exactement de la gouvernance entre les murs de l’abbaye. Mais un élément semble confirmer le malaise: ces 30 dernières années, des dizaines de novices se sont essayés à la vie de chanoine. Seule une poignée d’entre eux le sont effectivement devenus.
De l’excellence à l’humilité
Des chamboulements sont déjà à l’ordre du jour. Le procureur général valaisan a déjà mandaté une enquête dans les archives. Pour ce qui est du Collège, le Département de l’économie et de la formation de l’État du Valais a mandaté un groupe de travail qui analysera si la conduite de l’établissement est conforme à la convention qui le lie au Canton, et si cette dernière doit être réévaluée.
Mais pour préserver ce lieu et son rayonnement religieux, il y aura beaucoup plus à revoir, selon nos sources. «Cette histoire peut amener une purification salutaire pour la communauté, estime la religieuse. Nous, les religieux, nous sommes tous appelés à une grande humilité. À Saint-Maurice, la tradition d’excellence pédagogique et culturelle n’était finalement plus adaptée. Il faut revenir aux fondements christiques.»
Pour son collègue, «c’est la honte qui fait changer les choses, malheureusement. Là, on peut dire que le dégât d’image est énorme.» Et de pointer le chantier titanesque auquel doivent d’urgence s’atteler toutes les communautés religieuses. «J’admets que je compatis avec les chanoines qui restent: nous sommes des systèmes de milice et très dépourvus face à ces affaires! Que doit-on faire avec les personnes qui ont des structures perverses? Les renvoyer, au risque de lâcher dans la nature des dangers publics? Sinon, comment mettre un cadre pour qu’ils ne fassent plus de mal?»
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