La vraie histoire des brigands du Jorat

LivreUn historien raconte comment la justice, au centre de luttes politiques, a créé un mythe entre 1475 et 1550.

L’historien Lionel Dorthe, chargé de cours à l’Université de Lausanne, vient de publier une thèse consacrée à la criminalité à Lausanne à la charnière des XVe et XVIe siècle. Le Jorat ne représentait que 14% des actes de brigandage.

L’historien Lionel Dorthe, chargé de cours à l’Université de Lausanne, vient de publier une thèse consacrée à la criminalité à Lausanne à la charnière des XVe et XVIe siècle. Le Jorat ne représentait que 14% des actes de brigandage. Image: FLORIAN CELLA

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Alors qu’il donnait une conférence à Cully, en mars 2014, Lionel Dorthe, chargé de cours à l’Université de Lausanne, a cru qu’il allait se faire enlever par les Brigands du Jorat. Les actuels, ceux qui se sont regroupés en 1971 sous la bannière de la Nouvelle Compagnie. Le traditionnel rapt d’une personnalité, devenu la marque de ces sympathiques bandits, ne s’est pas produit: ils se sont contentés d’offrir une bouteille à l’historien et de trinquer avec lui.

Lionel Dorthe s’intéresse bel et bien aux brigands dans sa thèse publiée le 9 septembre dernier par la Bibliothèque Historique Vaudoise. Les «vrais», habitants pauvres souvent mariés et à la tête d’une famille, qui sévissaient dans la région lausannoise entre 1475 et 1550, une période chargée en conflits politiques.

Les Bernois occupent le Pays de Vaud à partir de 1536. Au cœur des enjeux de pouvoir, la justice a contribué, pour répondre aux angoisses sécuritaires d’une population économiquement affaiblie, à forger le mythe du Jorat infesté de brigands.

Faible proportion

S’il est question de mythe, ce n’est pas sans argument. Lionel Dorthe a analysé de près les procès inquisitoires qui utilisaient la torture afin d’obtenir les indispensables aveux et l’obtention des noms de complices: «Le Jorat et le plateau du Jorat ne représentaient que 14% de tous les procès. C’est peu pour parler d’infestation de brigands», souligne-t-il.

La grande majorité des «brigands et criminels d’habitude», ceux qui mouraient souvent par le supplice de la roue après avoir cumulé vols et violences, n’avaient donc rien à voir avec des agressions commises dans les bois réputés mal famés.

Ce qui est vrai en revanche, c’est que l’évêque de Lausanne, en conflit avec les bourgeois de la ville, affirme son autorité au moyen de la répression de la criminalité. De quoi rasséréner une population en souffrance matérielle en raison des guerres de Bourgogne. Ce qui est vrai également, c’est que, une fois l’évêque chassé par les Bernois, les Lausannois disposent de leur propre justice et de leur tribunal situé à la rue de Bourg. La traque aux brigands sert de fer de lance afin d’asseoir ce pouvoir judiciaire.

Les bois du Jorat, eux, avaient mauvaise réputation de longue date en raison d’une christianisation tardive. Sur une carte datée de 1548, le «Jurat Mons» se présente en grosses lettres, comme si les voyageurs devaient franchir un col escarpé pour se rendre de Lausanne à Berne. L’inquiétude monte au tournant du XVe et du XVIe siècle: «On prend conscience de la dangerosité, réelle ou fantasmée, des bandes organisées», relève Lionel Dorthe.

Un autre livre dans les deux ans

Juste après l’arrivée des Bernois, le premier juge du nouveau tribunal lausannois découvre un serment de malandrins scellé à Sainte-Catherine, lieu de fondation d’un ancien couvent. Que cet événement soit réel ou non, l’accusation est lourde: «La réputation du Jorat, en tant que lieu malfamé, peut être utilisée par une justice qui se propose de démontrer son efficacité et légitimer son existence», écrit Lionel Dorthe dans son livre.

L’historien assure qu’il continuera de s’intéresser de près à l’histoire des brigands du Jorat et, souhaite-t-il, de la Nouvelle Compagnie. Il annonce la publication d’un autre livre dans les deux prochaines années. Lionel Dorthe pourrait ainsi explorer l’apparition de la légende des «Robin des Bois» vaudois construite en 1968 dans un roman de l’écrivain veveysan Richard Garzarolli. L’histoire de la criminalité lausannoise a de son côté une morale: «L’affrontement politique trouve son aboutissement au tribunal», déclare Lionel Dorthe. A méditer, même aujourd’hui.

Brigands et criminels d’habitude, justice et répression à Lausanne, 1475-1550 Lionel Dorthe Bibliothèque Historique Vaudoise, 522 p.

Livre en souscription à 56 fr. jusqu’au 30 septembre, 69 fr. ensuite.

(TDG)

Créé: 28.09.2015, 08h23

«Embryon d’Interpol»

Lionel Dorthe montre une évolution intéressante, surtout à l’aune des préoccupations actuelles sur la collaboration judiciaire internationale. Au Moyen Age, les juridictions œuvraient chacune de leur côté, sous la houlette de seigneurs jaloux de leur indépendance. A l’époque étudiée dans son livre, l’auteur observe une nouvelle tendance à la collaboration. La raison: un juge pouvait ouvrir d’office une procédure contre un délinquant supposé à condition qu’il ait été dénoncé lors de trois autres procès. Les tribunaux se transmettent les procès-verbaux afin d’avoir accès aux dénonciations de complices. «Les dossiers d’accusation et les fiches de signalement prennent de l’importance. Des Cours de justice concurrentes collaborent en se transmettant leurs informations. Cette collaboration judiciaire peut être considérée comme un embryon des traités internationaux contemporains ou d’organisations comme Interpol», souligne Lionel Dorthe.

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