Ma thèse en 180 secondes: les doctorants font le show

ScienceLa première finale suisse du concours de vulgarisation scientifique s’est tenue jeudi 9 juin. Reportage

Paolo Schumacher, de l’Université de Lausanne, a reçu le prix du public lors de la finale suisse de «Ma thèse en 180?secondes».

Paolo Schumacher, de l’Université de Lausanne, a reçu le prix du public lors de la finale suisse de «Ma thèse en 180?secondes». Image: Alain Kilar

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«Quand je suis arrivé en Europe, je me suis aperçu qu’il y avait des animaux bizarres dans mon assiette. Des grenouilles vertes! Ici, les gens mangent des grenouilles. Mais un jour, l’une d’entre elles s’est échappée de la casserole…»

Voix grave, regard noir, sourire en coin, Claudio Quilodran commence son one-man-show sur la scène de l’auditoire Erna Hamburger à l’Université de Lausanne (UNIL). Dans la salle, premiers éclats de rire. Le public est déjà conquis. Un nouveau comique? Pas vraiment. Claudio Quilodran ne fait pas dans le stand-up. Il est chercheur à l’Université de Genève. Oui, chercheur, avec un grand «C», comme «chiant» ou «compliqué».

A travers cette accroche imagée, ce doctorant d’origine chilienne ne raconte pas une fable drolatique. Il présente son sujet de thèse, très sérieusement intitulée «Perte de biodiversité par hybridation interspécifique et espèces invasives». Vous n’avez rien compris? Pas grave. Claudio va vous expliquer tout ça en trois minutes chrono avec des mots tout simples. Vraiment tout simples. Bienvenue au concours «Ma thèse en 180 secondes», où la science devient spectacle.

Le principe du jeu est simple: sur scène, des doctorants ont trois minutes pour présenter leur sujet de thèse à un public profane, loin des assemblées poussiéreuses auxquelles ils sont habitués. A la fin, jury et spectateurs décernent des prix. «Ce concours est né en 2008, à l’Université du Queensland, en Australie, raconte Denis Billotte, secrétaire général de la Conférence universitaire de Suisse occidentale (CUSO). Puis le concept a été adapté en français au Québec en 2012, avant que la France, la Belgique et le Maroc ne rejoignent le programme en 2014 et, enfin, la Suisse cette année.»

Jeudi soir, sur le campus de Dorigny, ils étaient donc quinze doctorants à participer à la première finale suisse de la compétition. Les trois meilleurs (voir encadré), sélectionnés par les juges, se sont qualifiés pour l’étape suivante: ils iront défendre les couleurs de la Suisse lors de la finale internationale – le 29 septembre prochain à Rabat (Maroc) – où ils défieront des candidats francophones venus du Québec, de France, de Belgique, du Maroc ou du Sénégal.

Miser sur l’humour

Ecrans géants, caméras braquées sur les stars du moment: le jeu est conçu comme une émission de télévision. Animateur survolté compris. A 18 h 40 donc, le journaliste Stéphane Gabioud – que l’on connaît plus calme lorsqu’il présente CQFD sur La Première – déboule sur la scène de l’amphithéâtre en hurlant, avant de chauffer la salle: «Ils ont passé les tours de qualification et se sont imposés dans leurs universités respectives. Nous avons donc aujourd’hui la crème de la crème. Avec eux, le jury sera impitoyable. Veuillez applaudir nos quinze candidats!» Le show se veut à l’américaine, dans la droite lignée des conférences TED ou des «elevator pitches». «Nous essayons d’insuffler un esprit festif, explique Denis Billotte. Que la science, pour une fois, ne soit pas perçue par le public comme rébarbative.»

Pour convaincre le jury, les étudiants ont vite compris qu’il ne fallait pas tenter d’exposer leur thèse de manière trop précise. En trois minutes, c’est impossible de toute manière. Or, si un candidat dépasse le timing, il est éliminé. Le décompte des secondes, affiché sur grand écran façon télé-réalité, est là pour le rappeler. Et si on n’avait pas compris, un gong sonore retentit lorsque le chrono atteint le zéro fatidique.

Alors il faut faire bref, bricoler du simple avec du compliqué. Et, si possible, générer du rire. Ainsi, Justine Gay-Des-Combes, doctorante à l’EPFL, affirme au public que «faire une thèse, c’est comme jouer dans Indiana Jones, dans le but d’expliquer ses travaux intitulés, en version originale, «Experimental assessment of innovative slash-and-burn cultivation practices for sustainable land use and deforestation prevention in Central Menabe, Madagascar».

Une prostitution des doctorants?

Entre chaque candidat, Stéphane Gabioud rythme le spectacle en lançant des jingles ou en invitant les spectateurs à commenter en direct les prestations des candidats sur Twitter (#mt180). L’animateur n’hésite d’ailleurs pas à souligner la proximité avec la télé-réalité: «Au moins, vous n’avez pas à vous retourner comme dans The Voice, lance-t-il au jury.

Mais à quoi cela sert-il de vulgariser une thèse à ce point? De résumer plusieurs années de recherche en une poignée de secondes? L’aspect superficiel du concours et son format court sont régulièrement pointés du doigt par les critiques, qui regrettent que les thésards ne puissent rien approfondir en trois minutes. «Evidemment, il est hors de question de parler de tout, mais ce n’est pas l’objectif, rétorque Denis Billotte. Ma thèse en 180 secondes vise surtout à ouvrir des portes. C’est une invitation à engager un dialogue entre les doctorants et la société, à partager leur enthousiasme.» Un avis partagé par Farnaz Moser, qui dirige le Bureau de l’égalité des chances à l’EPFL: «Pour les chercheurs, c’est très important de pouvoir communiquer leurs résultats au grand public, de les rendre accessibles à tous. Par ailleurs, apprendre à mieux communiquer améliore l’accès des étudiants au marché du travail.»

Des propos nuancés par Marco Prost, doctorant de l’UNIL et candidat lors de la finale suisse: «Dans le monde de l’entreprise, ce type de prestation peut être valorisé, note le chercheur en lettre. En revanche, dans le monde académique, cela reste mal jugé. Il y a un côté spectacle qui dérange. Certains y voient une forme de prostitution des doctorants. Personnellement, je trouve cela très sympa. Je n’avais pas l’habitude de parler en public, donc c’était un exercice intéressant. En plus, ça m’a donné des idées pour ma thèse.»

Du point de vue du public, le spectacle est réussi. Côté jury: «Nous avons vu 15 présentations exceptionnelles. Cela a été très difficile de les départager», explique Michael Hengartner, recteur de l’Université de Zurich et président du jury, avant que les noms des trois vainqueurs, qui iront à Rabat en septembre, soient annoncés. Comme elle avait débuté, la soirée s’achève alors sur les mots de Stéphane Gabioud: «Vous connaissez le Maroc? demande l’animateur aux candidats. Non? Eh bien, vous allez y aller.» Le jeu peut continuer.

Regarder Ma thèse en 180 secondes:

- Finale internationale 2014 : Noémie Mermet, Premier prix du jury

- Finale internationale 2015: Adrien Deliège, Premier prix du jury (TDG)

Créé: 10.06.2016, 17h59

Les vainqueurs de la finale suisse

Quinze candidats, quatre vainqueurs – trois désignés par le jury, un par le public. Sans faire de langue de bois, le niveau des doctorants était très homogène lors de cette compétition et il n’a pas dû être aisé de les départager. Le public lausannois a récompensé, sans surprise, l’un des siens: Paolo Schumacher, pour ses travaux sur la manière dont les plantes adaptent leur position en fonction de la lumière. Le jury, lui, a opté pour Etienne Morel, de l’Université de Neuchâtel, pour sa thèse sur l’utilisation des langues étrangères dans les SMS (3e prix), Guillaume Braidi (Fribourg), pour son travail sur la régulation financière (2e), et Désirée Koenig (1re), pour les mécanismes de régénération des poissons zèbres, un petit animal qui peut faire repousser ses organes. BE.B.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Lancy ouvre ses parcs aux vélos
Plus...