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Se servir de son cerveau comme d’une télécommande

Une expérience fascinante pose la question de la place de l’homme dans la révolution cognitive, où les machines sont toujours plus puissantes.

C’est une expérience vertigineuse qu’on dirait tout droit sortie d’un film de science-fiction. Aux visiteurs candidats à une épreuve déroutante, à mi-chemin entre l’art et la science, «Mental Work» promet rien de moins que de pouvoir contrôler une machine à distance, en ne se servant pour cela que de sa pensée. Point de télékinésie ni de magie là derrière. A l’ArtLab de l’EPFL, tout est très rationnel.

Bienvenue dans le monde de la «symbiose cognitive», où cerveau et machine collaborent en parfaire harmonie. On appelle ce dispositif, qui s’appuie sur l’électroencéphalogramme (EEG) et l’intelligence artificielle, l’Interface cerveau-machine (ICM). Le principe fonctionne. A condition de rester bien concentré. Pour que soit décodée l’activité électrique de son cerveau, le visiteur se voit remettre un casque de dernière génération bardé d’électrodes. «Très concrètement, ce sont les ondes cérébrales du sujet qui vont actionner la machine», explique le professeur José Millán, directeur de la chaire en interfaces cerveau-machine non invasives de l’EPFL, grâce à qui un paraplégique a pu piloter un robot par la seule force de sa pensée (lire ci-contre).

La première partie de l’expérience consiste en un entraînement. Durant une vingtaine de minutes, il s’agit d’imaginer qu’on serre les poings (mais sans le faire vraiment) ou qu’on garde les mains ouvertes, selon des ordres aléatoires qui apparaissent à l’écran. «Cette première partie permet au cerveau de s’habituer à l’interface et à cette dernière de s’adapter à l’utilisateur», poursuit le professeur Millán. Il a conçu les algorithmes qui distinguent les deux schémas d’activité électrique du cerveau: mains fermées ou ouvertes. A l’image d’un simple bouton, ce sont ces pensées qui permettront d’activer ou de désactiver l’engin.

C’est lors de la deuxième partie que les choses sérieuses commencent. Face à une machine qui rappelle des roues de trains historiques, le visiteur doit répéter l’exercice de la main ouverte ou fermée. S’il y parvient suffisamment longtemps, la machine se met en marche et s’approche de la roue. Qui commence à tourner.

Invitation à la réflexion

Voir cette machinerie s’emballer et comprendre qu’elle ne bougerait pas si on ne l’avait pas simplement souhaité est très troublant. On a l’impression que la roue est une extension de son propre corps. «Dans l’histoire de l’humanité, c’est la première fois que l’esprit de tout un chacun peut agir sur le monde sans interaction de son corps, c’est fascinant. Mais l’expérience n’est pas sans poser de profondes questions», relève Michael Mitchell, de l’agence lausannoise Paperboy, deuxième cofondateur du concept. En marge de l’expérience scientifique, cette invitation à la réflexion, portée par une scénographie léchée et très sombre, est la deuxième face de «Mental Work».

L’exposition, dont le titre signifie «travail mental», fait du visiteur (qu’on appelle un worker) un ouvrier. Dans l’univers quasi religieux imaginé par l’artiste et philosophe américain Jonathon Keats, troisième cofondateur de l’expérience, il s’agit de replonger l’ouvrier – qui produit un travail grâce à sa pensée – au temps de la révolution industrielle. Et ce, pour qu’il s’interroge sur la révolution technologique en cours, sur ses enjeux et ses implications. «A l’époque, nous avons créé des machines plus fortes que nous. Aujourd’hui, nous sommes en train d’en créer qui pensent mieux que nous, avec le risque qu’elles nous remplacent. «Mental Work» interroge l’homme, qui doit se demander où est sa place», poursuit Michael Mitchell.

«Mental Work» ne répond pas et laissera chaque «ouvrier» se faire sa propre opinion sur la révolution cognitive en marche. Ce qui n’empêche pas ses concepteurs d’avoir leur petite idée sur la question. Si le professeur José Millán se veut rassurant, arguant que la machine n’est pas indépendante et ne fait finalement qu’obéir à l’homme, Jonathon Keats dresse un tableau un poil plus sombre. «Du temps de la révolution industrielle, on pouvait perdre une main au travail. Aujourd’hui, du fait qu’on ne touche plus les machines, on ne peut plus perdre sa main. Mais c’est la raison que l’on pourrait perdre. Et devenir fou.»

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Exposition dès le 14 novembre, infos et inscriptions: www.mentalwork.net

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