Le biohacking ou la science pour tous

SciencesDes laboratoires communautaires et ouverts à tous poussent aux quatre coins du monde. Des expériences parfois de haut niveau y sont réalisées. Reportage au cœur d’une plate-forme vaudoise.

Dasn les locaux d'Hackuarium, à Renens.

Dasn les locaux d'Hackuarium, à Renens. Image: Olivier Vogelsang

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Chemin de Closel, à Renens. La ruelle discrète sépare les voies de chemin de fer d’une friche industrielle. Passé la porte du numéro 5 de la rue, on entre dans un hall désert. Les locaux semblent en rénovation, même si plus aucun ouvrier ne s’affaire à cette heure tardive. L’ascenseur défraîchi nous amène au deuxième étage où l’atmosphère change radicalement. Un vaste open space flambant neuf s’ouvre devant nos yeux. De l’autre côté, une porte en verre où s’affiche un logo: Hackuarium. Le nom annonce la couleur: ici des hackers ont remplacé les poissons dans le bocal. «Hackuarium est un laboratoire communautaire où n’importe qui peut venir faire des expériences scientifiques, explique Rachel Aronoff, coprésidente d’Hackuarium. Bref, c’est la science ouverte à tous et non plus seulement aux seuls scientifiques.» Actuellement, l’association compte une cinquantaine de membres après trois ans d’existence. La science pour tous reste donc plutôt élitiste, mais le mouvement prend de l’ampleur.

Du matériel de récupération

Baptisé «biohacking», le phénomène des laboratoires communautaires n’est pas nouveau. Né aux Etats-Unis à la fin des années 2000, il a essaimé un peu partout dans le monde. A Renens donc, mais aussi à Paris, Berlin ou Los Angeles. Avec toujours le même mot d’ordre: Do it yourself Biology (DIYbio), en d’autres termes: faire de la biologie soi-même, en dehors de tout cadre académique ou commercial. Certains de ces labos alternatifs se sont installés dans des hangars, des squats ou, comme ici à Renens, dans d’anciennes friches industrielles. Sans parler des apprentis savants se revendiquant DIYbio qui bricolent l’ADN dans leur garage. «Beaucoup de personnes en Suisse romande et ailleurs ont des projets, des envies ou sont simplement curieux, explique Anne-Laure Pittet, membre du comité de l’association. Mais ils ne disposent pas des connaissances, du matériel ou d’un lieu pour mettre leurs désirs en pratique. Hackuarium leur donne cette opportunité.»

A l’intérieur du laboratoire règne un joyeux bazar. Sur les paillasses s’entassent pêle-mêle pipettes, boîtes de Pétri ou microscopes. Au-dessus d’énormes cartons de matériels sont empilés. D’où viennent-ils? «Nous n’achetons rien. Tout notre matériel est de seconde main. Nous le récupérons auprès d’entreprises, d’institutions ou de laboratoires de la région, explique Anne-Laure Pittet. Ils jettent tellement de choses que nous n’avons aucun mal à nous équiper.» D’autres instruments sont faits maison, comme la pompe à vide, qui a été réalisée à partir d’un tire-lait. Une partie du laboratoire obtiendra très prochainement le label P1, lui permettant de manipuler des agents ne causant généralement pas de maladie chez l’adulte en bonne santé.

Du rêve dans des tubes à essais

En ce mercredi, jour de portes ouvertes chez Hackuarium, trois étudiants de la HEAD visitent pour la première fois les installations. «Cool, il y a plein de choses, se réjouit l’un d’eux, sous le regard bienveillant de la coprésidente. Comment fait-on pour devenir membre?» «Il faut d’abord venir quelques mercredis soir aux portes ouvertes afin de voir comment fonctionne le labo, répond Rachel Aronoff. Ensuite, il faut adhérer aux valeurs d’Hackuarium et payer une cotisation mensuelle de 20 francs. Cela donne accès au laboratoire 24 heures sur 24.»

Dans ce lieu de science participative se croisent des biologistes bidouilleurs, des ingénieurs inventeurs, des étudiants visionnaires et même de simples curieux, dont la plupart se revendiquent «biohackers». «Etre hacker, c’est une philosophie, précise Rachel Aronoff. Cela signifie que tout ce que nous développons est ouvert et partagé. Autant les connaissances, les technologies que les produits.» Des tubes à essai remplis d’utopie hippie en somme. «Notre indépendance nous permet de développer des idées folles qui n’auraient jamais été prises au sérieux ni financées par la science institutionnelle», s’enthousiasme Gianpaolo Rando, membre du board d’Hackuarium.

La démarche peut sembler illusoire et fait d’ailleurs sourire un professeur de biologie de l’Université de Genève: «Je ne pense pas grand-chose de ces labos communautaires. Qu’ils fassent joujou avec des pipettes s’ils le souhaitent, mais n’imaginez pas une seconde qu’ils vont trouver un remède contre le cancer. La recherche scientifique demande un peu plus que de l’enthousiasme.» Les choses ne sont cependant pas aussi simple. Avec la démocratisation du génie génétique et l’aide d’Internet, il est désormais possible de modifier le génome d’une bactérie dans sa cuisine pour quelques centaines de dollars.

Etudier la bière au nom de la science

L’exemple de Gianpaolo Rando est parlant. Biologiste de formation, ce chercheur à l’Université de Genève souhaitait simplifier les techniques de test ADN. «Mais personne n’était disposé à financer mes travaux, sourit le chercheur. J’ai donc commencé à travailler par plaisir sur ce sujet dans le laboratoire d’Hackuarium.» Le projet prend d’abord la forme farfelue d’un dépisteur de bière, baptisé Beer Decoded. «Il s’agissait de référencer l’ADN de bières du monde entier et ainsi mettre en évidence leurs similitudes et différences, raconte Gianpaolo Rando. Au départ, l’idée de la bière c’était pour s’amuser. Mais une grande brasserie nous a contactés pour savoir si notre invention pouvait lui permettre de distinguer ses produits de leurs contrefaçons.»

Finalement, le deal ne se fera pas, «mais nous avons alors compris qu’il y avait un business potentiel derrière notre idée», précise Gianpaolo. En 2016, il fonde avec l’entrepreneur Brij Sahi, SwissDeCode. La start-up commercialise un test ADN permettant de détecter la présence de porc dans un aliment, sans avoir recours à un équipement de laboratoire sophistiqué. «Cela ressemble à un test de grossesse», poursuit Gianpaolo. Et c’est aussi simple: un trait, pas de trace de porc. Deux traits, l’aliment est contaminé. L’instrument n’est pas dédié au consommateur, mais plutôt à l’industrie. «Avec les scandales alimentaires qui se multiplient, le potentiel de cette technologie peut être énorme, souligne Gianpaolo Rando. Et tout cela n’aurait pas vu le jour sans Hackuarium. L’academia est une cage verticale où la connaissance va du haut vers le bas et où chacun possède une expertise bien définie. Ici, nous copions le coworking. Il n’y a pas de hiérarchie, nous fonctionnons en mode horizontal.»

Avec des maîtres mots comme interdisciplinarité et partage de connaissances, pas étonnant de trouver dans le laboratoire renanais des projets divers et variés. «Ici, nous avons des abat-jour de lampe fabriqués avec des mycelles de champignon, présente Rachel Aronoff. Cela n’a pas marché parce qu’il se désagrège naturellement avec le temps, mais Ikea travaille sur le même procédé pour remplacer le polystyrène de ses emballages. Nous avons également des étudiants de l’EPFL qui construisent un rover – un véhicule motorisé – qui a déjà réalisé des expériences scientifiques au pôle Sud.»

Des projets fous, dont la plupart n’aboutiront à rien, quand d’autres deviendront des start-up à succès. Mais n’existe-t-il pas un risque à laisser n’importe qui jouer au savant fou? «Les gens qui viennent chez Hackuarium signent une charte et s’engagent à respecter la loi, rassure Anne-Laure Pittet. Avec les nouvelles technologies n’importe qui ou presque peut manipuler de l’ADN. Mais acheter une souche Ebola, par exemple, est très difficile. Nous ne pouvons pas créer de monstre ici.»

Plus d’information: //wiki.hackuarium.ch

(TDG)

Créé: 11.09.2017, 11h21

Biohackers: une véritable menace terroriste?

Cela ne ressemble en rien au coffret expériences scientifiques que mes parents m’avaient offert pour mes huit ans. La boîte contenait alors un microscope et des lamelles pour observer une goutte de sang ou un peu de terre, sous la lunette binoculaire. En Sus, quelques colorants mais rien de bien dangereux. Aujourd’hui, il suffit de surfer sur Internet quelques instants pour commander et recevoir une malette Bento lab – un minuscule laboratoire permettant d’extraire et d’analyser de l’ADN d’un échantillon – ou même un kit Crispr. C’est cette dernière technologie qui inquiète particulièrement les autorités. Sorte de ciseau moléculaire, Crispr permet très simplement de modifier l’ADN d’un organisme, qu’il s’agisse d’une plante, d’un animal ou d’une bactérie. Vendu 159 dollars, le kit Crispr de The Odin, par exemple, permet ainsi à tout un chacun de rendre Escherichia coli – une bactérie intestinale livrée avec le matériel – résistante à un antibiotique.

De quoi inquiéter les autorités s’il venait l’diée à quelqu’un de modifier le génome d’Ebola pour rendre ce virus encore plus meurtrier. En 2016. James R. Clapper, qui était à l’époque directeur du renseignement américain, a décidé de classer les nouveaux outils d’édition du génome parmi les «armes de destruction massive». S’il n’était pas nommément cité, le système Crispr était clairement dans sa ligne de mire. «Crispr est un outil extrêmement puissant qui change la donne et représente un risque, notamment terroriste, souligne Bruno Strasser, biologiste et historien des sciences à l’UNIGE. Mais les technologies existaient déjà avant et elles ne sont pas le point limitant. Evidemment, vous pouvez modifier une bactérie dans votre cuisine. Mais si vous souhaitez faire quelque chose de vraiment dangereux, quelqu’un va forcément s’en apercevoir. On ne peut pas commander une souche Ebola sur Internet comme on achète des chaussures.»

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