La science part en guerre contre les revues payantes

SavoirsLa recherche est financée par l’argent public, mais sa visibilité reste contrôlée par des revues payantes. Des appels au changement se font entendre. L’EPFL vient ainsi de signer un texte promulguant le libre accès.

La consultation en ligne d’un seul article coûte entre 20 et 30 dollars sur les «murs payants» de revues telles que <i>Nature</i>, <i>Science </i> et <i>The Lancet</i>.

La consultation en ligne d’un seul article coûte entre 20 et 30 dollars sur les «murs payants» de revues telles que Nature, Science et The Lancet. Image: AFP

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«Un Internet au service de la pensée humaine, durable, interactif et transparent». C’est tout cela que défend La Déclaration de Berlin. La convention, lancée en 2003, vient d’être ratifiée par l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL).

Derrière ce geste se cache un vaste débat qui agite la communauté scientifique. La Déclaration de Berlin promeut la diffusion des travaux scientifiques en libre accès. Elle s’oppose ainsi au modèle traditionnel des revues payantes de prestige, à l’exemple de Science, Nature, Cell, ou encore, The Lancet.

Actuellement, pour que leurs travaux bénéficient d’une grande visibilité, les scientifiques sont contraints de faire paraître leurs recherches dans ce type de publications.

Abonnements coûteux

Celles-ci coûtent toutefois des fortunes en abonnements aux institutions. L’Université de Genève débourse par année environ 5000 francs pour son abonnement à la revue Nature. La souscription à Science coûte 10'300 francs par année à l'EPFL. Et la consultation en ligne d’un seul article coûte entre 20 et 30 dollars. Ceci alors que ce sont généralement des fonds publics qui financent la recherche.

Les maisons d’édition qui gèrent ces publications engrangent chaque année des milliards de chiffre d’affaires. On y trouve en tête le duo quasi monopolistique formé par le hollandais Elsevier (propriétaire du Lancet) et l’allemand Springer (leader notamment dans les secteurs médicaux et économiques).

Cette emprise est dénoncée depuis des années par les scientifiques qui se battent pour une migration vers la gratuité. Au nom de la démocratisation du savoir. Leurs appels commencent à se faire entendre. La Grande-Bretagne a ainsi annoncé l’été dernier que l’ensemble de sa recherche sera disponible gratuitement en ligne d’ici deux ans. Une décision similaire a été prise par la Communauté européenne.

Gold et green

En rejoignant la Déclaration de Berlin en janvier 2006, le Fonds National Suisse (FNS) et la Conférence des recteurs des universités suisses (CRUS) ont aussi rendu public leur soutien envers la philosophie du gratuit.

Concrètement, plusieurs modèles économiques parallèles s’offrent aux scientifiques. Le libre accès «doré» (golden open access) veut que l’auteur ou son institution paie pour la publication d'un article. Une somme qui s'élève en moyenne entre 700 et 5000 francs. L’article est ensuite mis librement à disposition des lecteurs du monde entier et reproductible à souhait.

Le libre accès «vert» (green open access) est offert par une institution publique. Celle-ci développe sa propre plateforme de publication ouverte pour les travaux de ses étudiants et de ses chercheurs.

Et la Suisse?

En Suisse, les deux modèles cohabitent. A l’EPFL, la start-up Frontiers a opté pour le libre accès doré en développant plusieurs revues scientifiques. Son but est de recouvrir tous les champs du savoir, y compris les sciences humaines.

Les frais de publication lui permettent d'administrer le «peer review», soit la validation par les pairs, un examen scientifique obligatoire jugeant de la pertinence de l’article: «On demande que nos experts analysent la qualité de la science, la méthode pratiquée, mais pas forcément que les résultats aboutissent à LA recherche de l’année», explique Graeme Moffat, l'un de ses responsables.

Pour lui, les recherches qui n’aboutissent pas pourront désormais avoir une chance d’être lues, car elles apportent également à la science.

Tri via Twitter

En terme de visibilité, les réseaux sociaux, Twitter en tête, joueraient un rôle de tri essentiel dans le foisonnement des articles gratuits. «Les scientifiques sont devenus des cyberacademics», observe Graeme Moffat. Ils échangent en ligne et filtrent dès leur parution les articles qui leur paraissent pertinents. Frontiers vient d'ailleurs de créer en ce sens son propre réseau social dédié aux scientifiques. «L’open access agrandit et accélère la communication scientifique et donc, la démocratise», ajoute avec enthousiasme le responsable, également docteur.

Autre exemple à Genève. L’université du bout du lac a développé un modèle de libre accès «vert», l’Archive ouverte. Tous les chercheurs et les étudiants de l’UNIGE y déposent gratuitement leurs travaux, mémoires, ouvrages, thèses et articles. Un arrangement a ainsi dû être trouvé avec les éditeurs. Ceux-ci demandent parfois un délai de quelques mois, voire plus, avant que les travaux scientifiques publiés chez eux puissent être mis en accès public gratuit par l’université. Un modèle similaire de plateforme «verte» a été développé en interne à l'EPFL, Infoscience.

Le pionnier

Le CERN a joué un rôle de pionnier dans le monde en terme de libre accès. Un libellé promulguant ce modèle a même été inscrit dans sa convention bien avant la naissance d'internet, soit en 1953 déjà!

L'institution n'a pas développé depuis elle-même de revues gratuites. Elle publie toutefois tous ses contenus sur ce modèle. Son combat vise à améliorer la qualité des comités de relecture des journaux scientifiques gratuits, précise le directeur de la section Open Access du CERN, Salvatore Mele: «Le projet SCOAP3.org a été mis en place en collaboration avec des centaines de bibliothèques réparties dans 30 pays. Notre but est de convertir en open access des revues payantes dont le «peer review» est de haute qualité. L'argent dédié actuellement aux abonnements doit selon nous servir à financer ce comité de lecture».

Les éditeurs contre-attaquent

Toutes ces démarches pourraient toutefois être court-circuitées par les éditeurs eux-mêmes qui ne s’avouent pas vaincus. Elsevier et Springer développent ainsi à tout va depuis une petite dizaine d'années leurs propres revues en open access, sur le modèle «doré». Springer en possède à ce jour une centaine, Elsevier 31. Dans un éditorial publié le 3 janvier dernier, ce dernier réaffirme croire en la pérennité du modèle payant, mais se dit prêt à développer en parallèle des offres gratuites.

Même discours chez Springer: «Pour nous, les deux modèles, payants et gratuits, peuvent cohabiter. Les scientifiques veulent les conserver. Certains ne connaissent même pas l’existence de l’open access et veulent publier dans la même revue traditionnelle et payante que leurs professeurs ou que leur communauté scientifique», explique Bettina Goerner, responsable du service Open access du groupe allemand, ouvert en 2004. Springer permet en outre de publier en libre accès des articles dans des revues payantes.

Parmi les membres helvétiques de son service ouvert se trouvent de nombreuses universités (Bâle, Berne, Zurich) ainsi que l'EPFZ et le CERN.

«Nous ne craignons pas la diversité»

L’éditeur, qui est actuellement le plus grand producteur de revues en open access au monde, paraît donc très serein face à d’éventuels concurrents, à l’exemple de la start-up Frontiers de l’EPFL: «Nous voyons plusieurs nouveaux acteurs émerger et disparaître ces dernières années dans ce secteur. Avec nos 2000 publications et notre réputation, nous ne craignons pas la diversité», indique Bettina Goerner.

De son côté, Graeme Moffat parie sur la survie des titres payants de prestige tels que Science et Nature, mais pas sur celle des journaux de moindre importance. Ceux-ci seront contraints de passer au libre accès, s’ils n’ont pas été remplacés par des modèles gratuits entre temps.

Pari sur l’avenir

Actuellement, l’Université de Genève consacre 5 millions de son budget aux abonnements de revues scientifiques, toutes disciplines confondues, l'EPFL, 2,2 millions. Ce montant pourrait être amené à diminuer avec le développement des revues gratuites, selon une étude australo-britannique.

Mais le modèle économique de l’open access est encore en construction, prévient Marie Fuselier, directrice de la Division de l’information scientifique à l'Université de Genève. La voie «dorée» pourrait selon elle réserver des surprises: «Les universités ne paieront à l’avenir peut-être moins d’abonnements aux revues et bases de données payantes, mais elles devront payer pour faire paraître leurs articles, alors que la publication dans les revues scientifiques renommées est majoritairement gratuite».

Nature dit publier gratuitement les recherches de ses auteurs. Elle leur fait toutefois payer des «options»: le premier élément graphique de couleur coûte par exemple 1150 francs; les illustrations suivantes coûtent 400 francs pièces.

Au CERN, on a déjà enterré le système payant: «Nous pensons que le résultat de la recherche financée par des fonds publics doit être accessible à tous. Il faut juste garder en tête qu'un comité de relecture rigoureux a un coût», souligne Salvatore Mele. (nxp)

Créé: 24.01.2013, 14h30

Réputation

Les revues gratuites ne souffrent pas selon nos interlocuteurs d’un moindre prestige que leurs équivalentes payantes.

Certaines d’entre elles se sont ainsi déjà fait un nom.

C'est le cas de la revue britannique Wellcome Trust, de l’allemande ELife , des revues PLOS ou de la plateforme ArXiv, pour les mathématiques et la physique. BioMedCentral s'est taillé une bonne réputation dans le secteur médical.

Preuve de leur crédibilité, certaines revues en open access apparaissent dans le Web of Science qui sert de base à de nombreuses analyses bibliométriques utilisées dans les fameux rankings d'Université.

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