«La vaccination est indispensable!»

SantéLa France rend onze vaccins obligatoires. La professeure Siegrist explique pourquoi cette mesure peut se justifier.

Pour la professeure Claire-Anne Siegrist, «il faudrait faire comprendre que les individus forment une collectivité» et que la vaccination nous protège tout en protégeant autrui.

Pour la professeure Claire-Anne Siegrist, «il faudrait faire comprendre que les individus forment une collectivité» et que la vaccination nous protège tout en protégeant autrui. Image: DR

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En ce début de janvier, la France rend onze vaccins d’enfants obligatoires (lire l’encadré). Que penser de cette mesure? Le principe de l’obligation se justifie-t-il? Est-ce la meilleure façon de convaincre ceux qui doutent du bien-fondé des injonctions de santé publique? La Tribune de Genève a interrogé la professeure Claire-Anne Siegrist. Spécialiste mondialement reconnue, la directrice du Centre de vaccinologie des Hôpitaux universitaires de Genève a conseillé le gouvernement britannique sur sa stratégie vaccinale et dirigé la Commission fédérale des vaccinations. Au plus fort de la crise d’Ebola, elle a reconnu que le vaccin testé provoquait des effets secondaires inattendus, suspendant l’essai en dépit de toutes les pressions. Malgré sa réticence envers l’obligation vaccinale, elle explique en quoi cette mesure peut se justifier.

– Que vous inspire la décision française?

– L’obligation me paraît la moins bonne solution, mais parfois c’est la seule qui reste. Aux HUG, tous les mois, des soignants se blessaient et étaient infectés par l’hépatite B, jusqu’à ce que l’Hôpital refuse d’engager des collaborateurs non vaccinés. Parfois, il faut une pression pour lever un obstacle.

– Mais pourquoi maintenant?

– Faisons un bref rappel historique. Entre les deux guerres, plusieurs pays ont rendu les vaccins disponibles (tétanos, diphtérie, poliomyélite) obligatoires, car ils apportaient un bienfait majeur. Les huit vaccins contre la coqueluche, la rubéole, les oreillons, l’hépatite B, deux types de méningite et les pneumocoques sont arrivés bien plus tard. Chaque pays a alors estimé que l’obligation n’était pas nécessaire. C’était juste. Comme chacun connaissait quelqu’un ayant eu une coqueluche ou une rougeole grave, il n’était pas difficile d’adhérer à la vaccination.

– Les temps ont-ils changé?

– Beaucoup. La France est passée de la confiance à l’hésitation, puis à la méfiance, qui est devenue la norme. L’élément déclencheur a été l’affaire du sang contaminé par le VIH. La confiance envers les autorités de santé s’est détériorée, au gré des scandales sanitaires mal gérés, depuis la vaccination contre l’hépatite B, accusée de causer la sclérose en plaques, en passant par la grippe A, et jusqu’au Mediator. Ces événements n’ont pas été accompagnés par des campagnes d’information objectives. Les autorités ont laissé le champ libre à des groupes peu nombreux mais très actifs dont les messages inquiétants, souvent faux, ont transformé l’hésitation en méfiance.

– La nécessité de passer de trois à onze vaccins est mal comprise.

– Les vaccins «supplémentaires» ne sont en réalité pas nouveaux, 70% des petits Français les reçoivent déjà! Ils étaient jusqu’alors simplement recommandés, tandis que ceux contre la diphtérie, le tétanos et la polio étaient obligatoires. Les gens pensent que ce qui est seulement recommandé est moins important, alors qu’en réalité les huit autres vaccins offrent bien plus de protection! Il faudrait faire comprendre que la vaccination n’a pas à être obligatoire, lorsqu’elle est indispensable! C’est possible: à Genève, 98% des enfants de deux ans sont vaccinés contre la diphtérie, le tétanos, la coqueluche, la polio et certaines méningites; plus de 95% contre la rougeole.

– Et en France?

– Presque tous les enfants reçoivent les vaccins obligatoires mais seulement 79% celui contre la rougeole et 70% tous les vaccins recommandés. Les pédiatres sont très peu soutenus. Ils ont été remplacés par des généralistes devant couvrir un champ énorme de compétences avec trop peu de formation sur les vaccins. Du coup, ils ne savent pas les expliquer de manière claire et convaincante.

– En conséquence, la rougeole provoque en France des milliers d’hospitalisations et parfois des décès.

– C’est tout le problème. Si on pense que le vaccin n’est pas important, pourquoi le faire? La France découvre que l’on peut mourir de la rougeole, alors qu’il existe un vaccin sûr et efficace depuis quarante ans. Ces épidémies de rougeole ont été le scandale qui a tout déclenché.

– L’obligation était-elle la seule option?

– Il n’y avait que deux possibilités pour sortir du dilemme de l’obligation partielle: soit lancer de grandes campagnes pour redonner confiance dans les vaccins non obligatoires, soit les rendre tous obligatoires. La France a engagé un processus démocratique de concertation et élu des jurys citoyens et professionnels. La question était de savoir s’il fallait abolir toute obligation vaccinale. Constatant que l’on perdait des vies d’enfants, les jurys ont craint qu’en levant toute obligation, on fasse croire que les vaccins sont peu utiles, avec le risque de voir la couverture s’amenuiser et les maladies revenir. Ces jurys ont proposé d’étendre l’obligation afin que tous les vaccins aient le même statut. Le politique a repris l’idée, ce qui est inhabituel.

– La mesure doit être transitoire.

– Elle devrait l’être. Pour l’instant, elle est obligatoire, le temps de rétablir une confiance suffisante. Mais nul ne sera vacciné de force. Il n’y aura ni amende ni prison pour les parents réfractaires. La seule sanction sera l’impossibilité de placer un enfant non vacciné en crèche ou à l’école. Pour la crèche, c’est raisonnable, si l’enfant fait courir un risque vital aux autres, trop petits pour être vaccinés. Limiter l’accès à l’école pose un autre problème, en raison du droit à l’éducation. Il faudra s’assurer que les enfants sont bien pris en charge.

– L’opinion peut-elle adhérer à cette solution?

– Le travail d’information commence à être fait, avec des sites Internet bien construits. Au départ, les médias hurlaient contre l’obligation avec les ligues antivaccins. Peu à peu, cela a basculé. Ceux qui s’opposent aux vaccins ont tellement exagéré qu’ils sont de moins en moins écoutés. L’Italie a connu la même situation: tout le monde a râlé puis, comme tout s’est bien passé, c’est devenu la routine.

– Deux principes s’opposent: la solidarité et la liberté individuelle.

– Oui. Certains distinguent les vaccins égoïstes, ne protégeant que ceux qui les font (tétanos), des vaccins altruistes, qui protègent aussi l’entourage (tous les autres!). L’enfant en chimiothérapie bénéficie du fait que les autres sont vaccinés. Quand une femme enceinte se vaccine, elle protège son enfant. Mais dans une société égocentrique, individualiste, la notion de santé publique a vécu. Les gens réclament – à juste titre – une santé individuelle. Il faudrait faire comprendre que les individus forment une collectivité. Parce que nous sommes liés les uns aux autres: les vaccins sont une sonde de l’état d’une société, de la place de l’individu et de sa relation aux autres et à l’autorité.

– Notre société a-t-elle besoin d’autorité pour faire corps?

– Ce qui semble la pire des solutions – l’obligation – est parfois la moins mauvaise. La France n’avait plus le choix. La couverture vaccinale contre le cancer du col de l’utérus y atteint 17% pour environ 70% en Suisse. Ici, la question de l’obligation ne se pose pas, peut-être car nous avons mieux soutenu nos médecins. Formés en vaccinologie, ils comprennent mieux ce qu’apportent les vaccins. En France, le vide a duré trop longtemps et je comprends que l’autorité s’exprime... en réponse à la demande des citoyens.

– En Allemagne, des parents organisent des «boums de rougeole». Qu’en penser?

– C’est du délire. Un des petits qu’on a vu mourir avait attrapé la rougeole ainsi, son frère ayant été envoyé chez un enfant malade pour attraper la rougeole. En Allemagne et en Suisse alémanique, l’idée que la nature est bonne et qu’il faut la laisser faire est assez ancrée historiquement. Or la rougeole offre une immunité à peine meilleure (100%) que le vaccin (98%), pour autant que l’on y survive sans séquelle.

– Sera-t-il possible de convaincre tout le monde?

– Non. Mais si 5% des enfants ne sont pas vaccinés, ce n’est pas grave. De tout temps, les opposants plafonnent à 5%. Ceux qu’il faut convaincre en expliquant parfois longuement sont ceux qui hésitent, et ils sont de plus en plus nombreux.

– Que répondre à ceux qui accusent les médecins d’être manipulés par l’industrie?

– Il m’arrive encore d’être citée comme une experte vendue à l’industrie. Pour certains, le simple fait de s’exprimer de façon positive sur la vaccination est déjà suspect. Selon moi, il faut différencier les liens et les conflits d’intérêts. Le problème, c’est le lien caché de profit personnel. Si l’on déclare ouvertement que son institution a reçu de l’argent de tel organisme pour mener telle recherche (pour tester un nouveau vaccin par exemple) et que l’on présente honnêtement tous les résultats, sans profit personnel, j’estime qu’il n’y a pas de problème. Suis-je influencée? Oui, évidemment. Par ma famille, mes amis, les antivaccins, les parents de mes patients, mes collègues… et les producteurs de vaccin. Je ne peux pas devenir compétente sans me rendre aux congrès, sans avoir le moindre contact avec l’industrie. Mais je ne cache rien de ce que je fais. Oui, il y a des scandales liés à l’industrie, qui ne travaille pas de manière transparente. À nous d’être vigilants, transparents et honnêtes, de ne pas tirer de profit personnel, etc. Le système actuel n’est pas parfait, mais il y a beaucoup de garde-fous, dont le fait de tout déclarer ouvertement. Il y a des influences partout. La question, c'est ce que l'on fait de ces influences.

– Quid de la faible implication des pouvoirs publics?

– C’est un constat universel. Les seuls qui ont assez d’argent pour développer un vaccin (500 millions!), sans savoir si cela marchera ou pas, sont les grandes industries. Aucun gouvernement ne peut le faire. Leur rôle est de se donner les moyens de former et d’informer les professionnels et la population. Ils ne le font pas toujours, malheureusement, que ce soit pour les vaccinations ou la prévention en général.

Créé: 02.01.2018, 18h48

Les onze vaccins

Tous les enfants nés à partir du 1er janvier 2018 devront avoir reçu onze vaccins pour être admis en collectivité (crèches, garderies, écoles, colonies...) Les vaccins contre la diphtérie, le tétanos et la poliomyélite sont déjà obligatoires. S’ajoutent ceux contre la coqueluche, l’haemophilus influenzae (B) – principale cause des méningites bactériennes –, l’hépatite B, le pneumocoque, le méningocoque C, la rougeole, les oreillons et la rubéole. Au moins 90% des enfants doivent être vaccinés pour éviter la transmission des maladies, selon l’OMS, voire 95% pour les plus contagieuses comme la rougeole.

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