Tourisme médical: il séduit mais les critiques restent vives

SantéPour la PME genevoise Novacorpus, qui fête dix ans de soins à l’étranger, «la médecine se globalise».

Les soins dentaires représentent la majorité de l’activité de Novacorpus, devant la chirurgie des yeux et esthétique.

Les soins dentaires représentent la majorité de l’activité de Novacorpus, devant la chirurgie des yeux et esthétique. Image: GETTY IMAGES

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L’Espagne et la Hongrie pour les interventions sur les dents, la Turquie et la France pour les yeux, la Belgique et la Turquie pour la chirurgie esthétique. Les opérations coûtent 50%, voire 70% moins cher qu’en Suisse. Pour une qualité de soins équivalente, soutient le médecin genevois Stéphane de Buren. Sa PME Novacorpus fête dix ans de tourisme médical. Avec plus de 2000 patients traités – dont une majorité de Suisses – et une demande en hausse. Mais du côté des praticiens genevois, on demeure très sceptique.

Un Helvète sur cinq ne parvient plus à se soigner pour des raisons financières, et la Suisse figure dans le trio de tête des pays où les gens renoncent à une consultation, selon l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques). Pour ces «déçus et exclus du système de santé suisse», Stéphane de Buren a créé en 2008 Novacorpus, qui emploie cinq personnes à Genève et sept à l’étranger. La PME propose des interventions à bas coût, des prestations non remboursées par les assurances de base: chirurgie dentaire, des yeux et esthétique. Le Genevois a noué des partenariats avec des spécialistes dans cinq pays: la France, l’Espagne, la Belgique, la Hongrie et la Turquie. «Mes critères de sélection sont très exigeants. Entre autres, le médecin doit être spécialisé dans l’acte opératoire (implantologie pour les dents, opération des yeux), francophone ou germanophone, pratiquer un nombre minimum d’opérations par an. D’autre part, je vais les voir pratiquer. Laboratoires et technicien dentaires sont aussi contrôlés. Et la clinique de chirurgie esthétique doit posséder un service de soins intensifs.»

Garanties et assurances comprises

Les interventions coûtent à ses clients en moyenne 50% à 70% moins cher qu’en Suisse, voyage compris, une différence qu’il justifie par le coût de la vie et les salaires. Novacorpus négocie un rabais avec le médecin et garde une partie de ce rabais. Depuis 2010, la PME peut en outre compter sur une manne de clients directement envoyée par Assura.

Le porte-monnaie du patient est gagnant. Mais sa santé? Que se passe-t-il en cas de complications une fois de retour en Suisse? «Tous nos partenaires offrent une garantie – dix ans pour un implant par exemple – et s’engagent à prendre en charge le traitement complémentaire. Une assurance couvre d’éventuelles complications et un réseau de médecins en Suisse assure les contrôles.» Il précise que «Novacorpus n’a encore jamais eu à gérer de complications graves, même si statistiquement, ça peut arriver.»

La demande des clients a évolué, aujourd’hui les soins dentaires représentent la moitié de l’activité. «On sent un réel problème.» Si pour le directeur, «les gens et les professionnels ont compris que la médecine, comme les autres secteurs, se globalise», les crispations sont encore vives. Sur la qualité des soins notamment. «Un biais, déplore Stéphane de Buren. Notre système de santé, bien que considérablement plus cher que la plupart des autres, n’offre pas une qualité supérieure, des études le prouvent.» Il réfute également l’argument de concurrence. «Nos clients n’iraient de toute manière pas chez un médecin suisse! Nous sommes dans la majorité des cas un second choix.» Les ophtalmologues et les dentistes ne sont-ils pas menacés? «Non. Il y a trop de demandes, on doit importer des praticiens – 40% des médecins en Suisse sont étrangers. Il y a aussi trop de spécialistes face aux généralistes.» Et de prédire: «Tôt ou tard, les caisses maladie auront le droit de proposer des primes moins chères à ceux qui accepteront d’aller dans un pays voisin pour une opération non urgente.»

Un monde «rempli d’illusions»

Novacorpus n’est de loin pas le seul acteur sur le marché des soins à bas prix. Et tous ne font pas preuve d’autant de rigueur. Il y a à boire et à manger dans le tourisme médical, et les professionnels suisses mettent en garde. Pour la Dre Martine Riesen, présidente de l’Association des médecins-dentistes de Genève, ce domaine est rempli de désillusions – «Selon une enquête de la SSO (société mère des dentistes suisses) en 2018, une personne sur trois ayant fréquenté un cabinet dentaire à l’étranger a déclaré ne plus vouloir répéter l’expérience.» Mais aussi d’illusions. «Se faire soigner pour 2 à 5 fois le prix payé par les ressortissants dudit pays entraîne un système à deux vitesses, pour les riches (étrangers) et pour les locaux.» Ensuite, ajoute-t-elle, «ces médecins à l’étranger n’ont pas reçu la même formation que les Suisses, ils n’appliquent pas les mêmes règles éthiques, n’ont pas les mêmes compétences, le même matériel». Illusoire aussi de faire croire qu’on peut régler en une semaine des pathologies qui durent depuis des mois. «Il faut laisser le temps au corps de réagir, respecter le processus de guérison naturelle!»

En voulant aller trop vite, on s’expose à des complications. Et toutes les offres de soins à l’étranger n’incluent pas garanties et assurances. «Nous rapportons plusieurs cas par an «à rattraper», dus notamment à un traitement inadapté et à une mauvaise qualité des soins ou du matériel.» Au nom du Bureau de l’Association des médecins de Genève, le Dr Alain Lironi, spécialiste en chirurgie, élargit la problématique aux interventions dites de confort (chirurgie réfractrice de l’œil et plastique). «Des généralistes genevois voient arriver des patients avec des complications graves qu’il faut traiter en urgence. Et là, c’est la LaMAL qui paie. Ce n’est pas éthique! L’offre des soins à l’étranger doit comporter une assurance, ce n’est pas à la collectivité de payer pour des soins de confort qui répondent à une logique de marketing.»

Finalement, pour contrer ce tourisme médical, ne faudrait-il pas réduire les tarifs? «Ils sont définis par le niveau généralement haut des prix en Suisse: salaires, loyer, matériel, mais aussi formations et directives de qualité supérieure», répond Martine Riesen.

Créé: 22.10.2018, 10h04

«On comprend ce besoin de prix supportables»

Pour le magistrat genevois en charge de la Santé, Mauro Poggia, le système suisse est globalement trop cher.

Quel sentiment vous inspire le tourisme médical?
Il est clair que ce tourisme comporte toujours un risque car les processus de garantie de la qualité ne peuvent évidemment pas être validés par des contrôles officiels que nous maîtrisons. D’autre part, on peut comprendre qu’il y ait un besoin pour ce type de prestations à un prix supportable.

La demande pour les soins à l’étranger croît. Cela représente-t-il une menace pour la profession médicale?
L’assurance sociale réserve ses remboursements aux prestations en Suisse, hormis pour quelques exceptions. Les prestataires ont ainsi une immense protection de leur activité, sans doute excessive parfois. À l’évidence cette concurrence est encore loin de les faire réfléchir sur le niveau de leurs prix.

L’engouement pour le tourisme médical est-il révélateur d’un système de santé suisse qui dysfonctionne?
C’est en tout cas le signe qu’il y a un problème de prix et de coûts non résolu en Suisse. Et malheureusement, la première mesure qui devrait s’imposer, à savoir la régulation de l’offre de soins, qui est excessive, continue à trouver des adversaires, en majorité au parlement fédéral.

Un Suisse sur cinq renonce à des soins pour raisons financières. Où est le problème?
Même dans les pays avec une couverture de soins plus généreuse qu’en Suisse, des personnes ne se font pas soigner pour des raisons économiques. Il faut rappeler que globalement l’accès aux soins de qualité est excellent en Suisse. Mais oui, le système est trop cher en général.

Pourrait-on envisager des primes maladie à la baisse pour ceux qui acceptent d’aller se faire opérer à l’étranger?
Nous sommes en tout cas pour développer une offre de soins transfrontalière dans certains domaines (soins de suite d’opération, EMS, etc.). Un accord-cadre entre Genève et la France entrera prochainement en vigueur. A.T.

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